Jean Genet, la littérature par effraction?

Jean Genet<br />
Photo: Photo archives AFP / dessin de Jean Genet: Tiffet Jean Genet

«C'est un professionnel de l'évasion atteint de débilité mentale.» Le jugement du fonctionnaire est sans appel; il apparaît en 1934 dans le dossier de l'Assistance publique du pupille Jean Genet, alors presque âgé de 24 ans, qui sollicite une aide d'appoint de l'État entre deux affectations de son régiment, après plusieurs infructueuses tentatives d'embauche à gauche et à droite. Heureux fonctionnaire, fonctionnaire clairvoyant qui, comme M. Jourdain faisait de la prose, fait de la critique littéraire sans le savoir: n'est-ce pas là, en effet, la plus juste définition que l'on puisse donner d'un écrivain?

Le 19 décembre, il y a tout juste un siècle, une jeune femme de 22 ans, Gabrielle Genet, ouvrière-lingère venue de Lyon et montée à Paris, accouche à l'hôpital, dans la solitude la plus complète, d'un petit garçon qu'elle appellera Jean et qu'elle n'aura d'autre choix que d'abandonner quelques semaines après sa naissance. Et c'est bien parce qu'en l'enfant aussitôt né commencèrent à prendre forme — n'en doutons pas une seconde, car ainsi naissent les grandes oeuvres — Miracle de la rose, Notre-Dame-des-Fleurs ou Journal du voleur que la machine éditoriale commémorative, en cette fin d'année 2010, peut s'emballer en multipliant hommages, souvenirs, rééditions et exhumation de textes anciens. Tous ces ouvrages sont les bienvenus s'ils donnent envie au lecteur, dopé à la prose sèche de notre temps, façon mode d'emploi pour semi-illettrés, de s'abreuver au lyrisme maîtrisé de l'un des plus grands écrivains du XXe siècle.

Le poncif est lâché. Ne le retenons pas. Tordons-lui plutôt le cou en ouvrant l'envoûtant Querelle de Brest, paru en 1953. «Cette aventure, nous l'avons voulu présenter au ralenti. Notre but n'étant pas de causer au lecteur une impression d'effroi mais de faire pour ce meurtre ce qu'obtient quelque fois le dessin animé.» L'enchantement du malheur, la ronde de nuit que chacun ici-bas se sait condamné à reprendre, qui les dira mieux que le matelot Querelle, peint en figure d'ange exterminateur dans le port de Brest? Le cinéaste Fassbinder ne s'y trompe pas en 1983, lorsqu'il privilégie dans son adaptation la part allégorique d'un roman à laquelle l'homosexualité masculine sert de trame. Gallimard non plus, qui reprend maintenant Querelle de Brest dans «L'imaginaire», où il figurait déjà, cette fois avec le DVD du film.

Désolé, mesdames et messieurs les psy, Jean Genet n'a pas eu une enfance spécialement malheureuse. Sous le titre Jean Genet matricule 192.102, Albert Dichy et Pascal Fouché documentent les premières années de Genet, jusqu'à sa sortie de prison en 1944, et enrichissent la première chronologie qu'ils avaient fait paraître à son sujet en 1988. C'est que dans l'intervalle ils ont eu accès à son dossier de pupille de l'Assistance publique et à d'autres documents qui permettent de corriger quelque peu la figure exaltée du criminel en écrivain de génie, figure dans laquelle voudront l'enfermer, avec les meilleures intentions du monde, ses défenseurs, les Cocteau, Picasso, Sartre surtout, qui ne s'embarrasse pas de demi-mesure en écrivant son Saint-Genet, comédien et martyr.

Les documents parlent. Jean Genet fut bien traité dans la famille de petits artisans du Morvan qui le recueillit six mois après sa naissance. En classe, il était un bon élève, surtout en français. Il était toujours plongé dans un livre. Car les écrivains, mesdames et messieurs les psy, pour mieux être des affabulateurs, sont d'abord des lecteurs assoiffés, respectueux de la langue, instrument de leur libération — c'est Genet qui l'affirme ailleurs —, qu'ils ambitionnent de servir à leur façon. S'ils volent — des mouchoirs, des livres —, s'ils fuguent, s'ils sont rattrapés, s'ils vont en prison, s'ils sont engagés volontaires dans l'armée française et se réjouissent d'être affectés à Damas, à Beyrouth ou en Algérie, en somme le plus loin possible d'une métropole détestée, c'est que tout cela relève du malentendu.

Pourquoi? Parce qu'ils sont déjà ailleurs où on les attend, en train d'écrire non pour faire de la littérature, mais «pour sortir de prison», affirmait Genet tout simplement, et que, comme un funambule, ils se promènent «là, sans balancier, où n'auraient jamais l'idée d'aller les carreleurs ni les notaires». Écrit pour Abdallah, artiste de cirque qui fut le grand amour de Genet, Le Funambule, pour la première fois repris dans une édition séparée depuis sa publication dans la revue Preuves en 1957, devrait être médité par tout apprenti scribouilleur en raison de ce qu'est bel et bien ce texte profond: l'art poétique d'un écrivain équilibriste qui refuse la pose subversive si en vogue chez tant de créateurs et s'emploie à avancer seul sur son fil de fer, au risque de tomber. D'ailleurs, il tombe.

Tahar Ben Jelloun avait 30 ans quand, le 5 mai 1974, en raison de ses travaux sur les travailleurs immigrés en France, il reçoit le coup de fil d'un Genet de 64 ans, célèbre, assailli d'importuns, sans domicile fixe, ni meubles, ni biens matériels, à l'abri du besoin pourtant grâce aux revenus de ses livres, généreux avec ses jeunes protégés maghrébins pédagogiquement (au sens grec du terme) entretenus. Les deux hommes se fréquentèrent pendant 15 années, jusqu'à la mort de Genet en 1986, avec des éclipses dues au caractère insaisissable de l'aîné. L'évocation littéraire est un genre périlleux: mise à distance critique, pudeur dans l'amitié, justesse de la voix éteinte peuvent se révéler autant d'écueils. Tahar Ben Jelloun a su les éviter dans Jean Genet, menteur sublime, ouvrage qui n'arrive pas à être opportuniste en dépit des circonstances commémoratives de sa rédaction. C'est que ce récit d'apprentissage un brin décousu, lucide, toujours sensible, est aussi une leçon d'écriture et une maïeutique: il s'agit d'apprendre à être soi-même. Et Genet ne va pas vous simplifier la vie. Défenseur aveugle des Palestiniens et des Noirs américains parce qu'opprimés, volontiers de mauvaise foi, élevant la trahison et le mensonge au rang d'esthétique, Narcisse prônant l'écoute d'autrui plutôt que de soi et se mettant hors d'atteinte tout aussi bien, tour à tour porté aux nues et attaqué, ce qui revient parfois au même, refusant de s'encombrer d'une oeuvre qui doit pouvoir demeurer sans importance aux yeux de celui qui l'écrit, cela affirmé sans fausse humilité, ce Genet-là indique une voie enchevêtrée, où fuir, toujours.

Tahar Ben Jelloun avait 30 ans quand, le 5 mai 1974, en raison de ses travaux sur les travailleurs immigrés en France, il reçoit le coup de fil d'un Genet de 64 ans, célèbre, assailli d'importuns, sans domicile fixe, ni meubles, ni biens matériels, à l'abri du besoin pourtant grâce aux revenus de ses livres, généreux avec ses jeunes protégés maghrébins pédagogiquement (au sens grec du terme) entretenus. Les deux hommes se fréquentèrent pendant 15 années, jusqu'à la mort de Genet en 1986, avec des éclipses dues au caractère insaisissable de l'aîné. L'évocation littéraire est un genre périlleux: mise à distance critique, pudeur dans l'amitié, justesse de la voix éteinte peuvent se révéler autant d'écueils. Tahar Ben Jelloun a su les éviter dans Jean Genet, menteur sublime, ouvrage qui n'arrive pas à être opportuniste en dépit des circonstances commémoratives de sa rédaction. C'est que ce récit d'apprentissage un brin décousu, lucide, toujours sensible, est aussi une leçon d'écriture et une maïeutique: il s'agit d'apprendre à être soi-même. Et Genet ne va pas vous simplifier la vie. Défenseur aveugle des Palestiniens et des Noirs américains parce qu'opprimés, volontiers de mauvaise foi, élevant la trahison et le mensonge au rang d'esthétique, Narcisse prônant l'écoute d'autrui plutôt que de soi et se mettant hors d'atteinte tout aussi bien, tour à tour porté aux nues et attaqué, ce qui revient parfois au même, refusant de s'encombrer d'une oeuvre qui doit pouvoir demeurer sans importance aux yeux de celui qui l'écrit, cela affirmé sans fausse humilité, ce Genet-là indique une voie enchevêtrée, où fuir, toujours.

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Collaboratrice du Devoir
3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 19 décembre 2010 14 h 24

    Un grand écrivain

    Entre les branches touffues de cet article suintant l'affectation, j'ai pu retenir que Jean Genet était un homme simple et sensible qui n'écrivait pas pour faire de la littérature mais "pour sortir de prison".
    De plus, il était un défenseur aveugle des Palestiniens et des Noirs américains "parce qu'opprimés" et il a eu pour ami Tahar Ben Jelloun principalement en raison de ses travaux sur les travailleurs immigrés en France.
    Un tel homme, Jean Genet, n'aurait, je crois, jamais dit pour se faire valoir, au sujet de lecteurs qu'il ne connaît pas, qu'ils sont "dopés à la prose sèche de notre temps, façon mode d'emploi pour semi-illettrés".
    Je suppose que c'est aussi ce qui fait la différence entre un grand écrivain et une collaboratrice du Devoir.

  • Henry Fleury - Inscrit 20 décembre 2010 06 h 11

    Tu seras le voleur

    Tout d'abord, c'est pas gentil ça France. Ensuite, le Saint-Genêt de Sartre est fort intéressant à lire pour comprendre l'auteur des Bonnes. Dans le Journal du voleur, on comprend que Jean s'était fait prendre (par derrière) en train de voler un ustensile (pour que quelque chose lui appartienne vraiment) dans le tiroir de la cuisine de sa maison d'accueil. «Voleur !», a-t-il entendu crier dans son dos. Cet épisode le suivra psychologiquement sa vie durant et laissera, derrière lui, un écrivain magnifique, un immense poète...

  • Monsieur Pogo - Inscrit 20 décembre 2010 21 h 57

    Semi-illettré

    << La prose sèche de notre temps, façon mode d'emploi pour semi-illettrés>> -Marie-Andrée Lamontagne


    Le lyrisme suinte l’affectation aux yeux des semi-illettrés de notre temps…