Littérature québécoise - Des chrysanthèmes tatoués sur la peau

Le livre s'ouvre sur une lettre d'un père à sa fille. Il est là-bas, au Maroc; elle vit à Montréal avec ses filles. «Fais-moi un livre», lui demande-t-il. Mais que peut-on raconter à son père? C'est ainsi que s'amorce ce nouveau livre de Sofia Benyahia, qui avait publié en 2007 Les couteaux à pain trouent les sains comme rien, un recueil alors chaleureusement accueilli par la critique.

Elle choisit de rapporter à son père les histoires qu'elle a entendues dans un lieu mystérieux qu'elle nomme la pension Hartman. Avec une imagination vivante et imprévisible, «la grande absente», alter ego de la narratrice, retranscrit les conversations saisies au vol, d'hommes, de femmes et d'enfants qui se croisent, reviennent, s'agitent comme des marionnettes. Ce qui leur tient lieu de fil, c'est leurs souvenirs, leurs amours, leurs rêves, leurs peurs, leurs obsessions et, pour tout dire, une secrète angoisse.

D'un tableau à l'autre (micro-récit), la narratrice ressuscite avec invention, humour et gravité leur agitation et leurs tourments. Hiroshima. Une dame raconte qu'elle portait une robe blanche avec des chrysanthèmes peints à la main. Après la radiation, elle a discrètement ouvert sa robe; les chrysanthèmes étaient tatoués sur sa peau. Un photographe médical dit: «Les animaux ont aussi des cicatrices, le saviez-vous?» Une pensionnaire a connu un homme riche qui travaillait dans une manufacture de chaussures pour «vivre avec les gens de la vie». La première fois de sa vie qu'un fils a consolé son père, c'est quand il a prononcé ces quelques mots: «khousiyi tamghart», «la vieille me man-que» en berbère.

Une petite fille prend la parole: «Je sais comment je veux mourir: joyeuse.» La narratrice raconte à son tour qu'un détenu, pendant une émission radiophonique à la prison de Bordeaux, lui a demandé ce qui était le plus difficile: aimer ou écrire sur l'amour. Un pensionnaire s'ennuie des genoux de sa mère: «my mother, I remember her knee». Le photographe intervient à nouveau en citant une de ses clientes: «On a réussi ses enfants quand ils sont pires que nous.»

Énigmatique petit livre que ces Contes pour mon père, à la forme très libre, lézardée, marqué par un goût prononcé pour l'onirisme, porté par des mouvements d'images et une écriture humaine, triviale, vraie, qui fouille l'irréductible humanité jusqu'à en trouver la plus expressive tension. Une écriture qui touche au plus profond et laisse au passage un parfum et quelques traces délicates, mais avec la sensation que quelque chose de cet intrigant univers surgi de l'imagination de la romancière nous sera toujours refusé quel que soit le plaisir qu'on y aura pris. En revanche, si seule l'imagination est en mesure de sauver le monde en lui restituant sa part d'humanité, la romancière marque un point. L'écriture, au fond, ne survient-elle pas nécessairement «d'un pays lointain», selon les mots d'Henri Michaux?

Originaire du Maroc, Sofia Benyahia vit au Québec depuis dix-huit ans. «Salue bien le pays-dur-et-beau pour moi. J'ai des choses à lui dire, mais pas très claires encore. Chose certaine il manque à mes os.» Cette petite phrase sur laquelle se referme Contes pour mon père soulève une question intéressante. Toute littérature ne serait-elle pas une expression de l'exil, réel ou intérieur?

***

Collaboratrice du Devoir