À travers les branches du ficus

Bibliothécaire depuis vingt-cinq ans dans le sous-sol d'une bibliothèque de province, la narratrice de La Cote 400 a toujours vécu dans le silence murmurant des livres. Ceux-ci ont anesthésié une partie de ses angoisses et élevé son esprit. Elle surprend un matin un lecteur endormi qui a passé la nuit dans la salle de lecture. Plutôt que de le renvoyer, elle se lance dans un long monologue où elle expose sur un ton frénétique et loufoque ce qu'elle a gardé pour elle durant toutes ces années. Elle raconte d'abord comment, pendant les longs mois d'hiver, la bibliothèque se transforme en cour des miracles, accueillant des sdf, des familles avec de jeunes enfants et des marginaux avec leurs sacs de plastique, ajoutant d'un même souffle que ces «petits réfugiés», pour qui elle a de la tendresse, s'en vont au printemps et sont remplacés par des étudiants stressés à l'approche des examens.

Puis elle balance à son interlocuteur muet ses frustrations — affectée au rayon géographie, elle a toujours rêvé de littérature —, ses échecs sentimentaux, ses rancoeurs contre les collègues du premier étage, des «duchesses» qui l'humilient. Son débit augmente, le fiel, l'amertume et la colère aussi, elle assène quelques vérités cinglantes sur la politique culturelle des bibliothèques et sur les rentrées littéraires: «Quand je vois tous ces livres niaiseux qui envahissent les librairies, alors qu'ils ne sont, quelques mois plus tard, plus bons qu'à se vendre au kilo. Tous ces bouquins qui vous sautent dessus par centaines, quatre-vingt-dix-neuf pour cent sont juste bons à envelopper les sardines [...] Le pire, ce sont les livres-express, les livres d'actualité: sitôt commandés, sitôt écrits, sitôt imprimés, sitôt télévisés, sitôt achetés, sitôt retirés, sitôt pilonnés. Les éditeurs devraient inscrire à côté du prix la date de péremption, puisque ce sont juste des produits de consommation.»

Une scène théâtrale et sociale

Poursuivant son monologue sur un ton soutenu et drôle, la bibliothécaire affirme de but en blanc qu'écrire, c'est sexuel. «On ne s'enferme pas dix heures par jour pour écrire si tout va bien dans sa vie. L'écriture n'arrive que si quelque chose ne va pas. Si tous les gens étaient heureux sur terre, ils n'écriraient pas autre chose que des recettes de cuisine et des cartes postales, et il n'y aurait ni livres, ni littérature, ni bibliothèques. Ce serait le signe que l'humanité en a enfin terminé avec ses angoisses et ses problèmes de zizi.»

La bibliothécaire passe alors en mode confidence pour parler de sa trop bruyante solitude. Réussissant une fois de plus à nous arracher un sourire, elle reconnaît avoir déjà répondu à une annonce graffiti dans les toilettes: «JEUNE HOMME CHERCHE JEUNE FEMME AIMANT CRITIQUE DE LA RAISON PURE POUR AVENTURE KANTIENNE», «FEMME MÛRE CHERCHE HOMME JEUNE APPRÉCIANT CRITIQUE DE LA RAISON PURE POUR ROMANCE SARTRIENNE». Incorrigible sentimentale, elle avoue observer furtivement à travers les branches du ficus un chercheur dont la nuque la fait rêver.

Sophie Divry, dont c'est le premier roman, fait de la bibliothèque une sorte de microcosme, une scène théâtrale et sociale. Le choix du monologue lui permet de laisser libre cours à l'expression la plus débridée, avec tous les excès que peut comporter l'exercice. Elle nous offre un petit livre touchant, savoureux et jubilatoire qui se lit en moins d'une heure.

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Collaboratrice du Devoir