Bédé - Jijé western ou John Ford avec un pinceau

Jerry Spring. Le beau cow-boy ténébreux, le gunslinger élancé de Jijé. Jerry le juste et le justicier. Lucky Luke sans rire. Blueberry sans la barbe de trois jours et l'haleine de gnole. Jerry Spring, magistrale série de l'âge d'or de la bédé franco-belge, prépubliée dans l'hebdo Spirou à partir de 1954. Prépubliée, faut-il préciser, en couleurs fadasses mal étalées sur le mauvais papier des illustrés de l'époque (Spirou est tout chic et glacé, de nos jours). Pis-aller dont le jeune lecteur ne se formalisait pas, bloody hell non! Bien trop passionnantes, ces aventures; trop fantastiques, ces chevauchées dans l'Ouest mythique. N'empêche qu'on y perdait. On le sait maintenant qu'on a en main L'Intégrale en noir et blanc de Jerry Spring. Volume 2, en librairie ces jours-ci. Merveille.

Même une fois repris en albums chez Dupuis, certes mieux imprimés, mieux mis en couleurs, on y perdait encore. On y perdait le véritable grand art de Jijé, la pleine maestria de ce trait leste, la beauté pure du geste éminemment sensuel: ces jeux d'ombre partout, ces grands aplats noirs, ces ambiances inquiétantes. Il n'y a pas plus génial Jijé que le Jijé de la planche d'origine, le Jijé noir et blanc. Je ne suis pas le premier à le dire, la comparaison est la seule qui tienne, western pour western: le Jijé de la bédé, c'est le John Ford du cinéma. Et le Jerry Spring de l'un est le Henry Fonda de l'autre.

Ce qui n'est pas rien quand on pense que Joseph Gillain, dit Jijé, est un Wallon de la région de Namur. Qu'il n'a connu l'Ouest américain qu'en touriste, touriste à rallonge il est vrai: un grand voyage initiatique qui dura de 1948 à 1950, où le rejoindront les copains Franquin et Morris, fous d'Amérique comme lui (ils étaient tous fous d'Amérique dans l'Europe libérée par les GI's). Du fantasme à la vérification sur place, à travers mille millions de croquis d'après nature, Jijé a absorbé l'Ouest par les yeux et les doigts. Jerry Spring en ressortira.

Accompagné par le fidèle Pancho, sorte de Sancho Pança mexicain, à la fois faire-valoir comique et commentateur de service, Jerry Spring redresse les torts, protège les innocents et débusque les coyotes à foie jaune. Les quatre histoires proposées dans ce deuxième tome, classiques, sont un peu plus prévisibles que celles de Jean-Michel Charlier pour son Blueberry dessiné par Gir — émule prodigieux de Jijé —, mais ne nuisent en rien au plaisir de lecture, qui est d'abord celui du regard. Ces chevaux qui se cabrent! Ces colts qu'on dégaine! Jijé était un artiste du mouvement, un as du cadrage. C'était aussi un homme libre. René Goscinny, qui signe ici le seul et unique scénario réaliste de sa carrière, l'a appris à ses dépens: les exemples fournis dans la riche section d'intro de L'Intégrale le montrent bien, il y a un monde entre le découpage fourni par Goscinny pour L'Or du vieux Lender et les planches résultantes de Jijé. Lequel poursuivra l'aventure seul ou avec des scénaristes plus conciliants, dont l'excellent Jacques Lob, jusqu'en 1977. Animant Jerry Spring, mais aussi Blondin et Cirage, Jean Valhardi, la reprise de Tanguy et Laverdure, et tout un tas de bédés en tous genres: une oeuvre riche et variée, trop peu célébrée. L'occasion de la redécouvrir ainsi, en noir et blanc et en contexte, est plus qu'idoine.