Littérature québécoise - Françoise Bujold, rebelle comme la mer

À l'été 1970, le centre d'art de la Maison du pêcheur, à Percé, est l'un des lieux où germe chez les sympathisants du Front de libération du Québec l'esprit des prochains événements d'Octobre. Françoise Bujold (1933-1981), artiste gaspésienne s'adonnant à la peinture, à la gravure et à la poésie, ne comprend pas la révolte qui gronde. Mais elle a rêvé de danser «dans un pays qui n'est pas à nous» un tango endiablé comme une terre naissante. Les éditions Trois-Pistoles viennent de lui consacrer un livre, orné de plusieurs gravures inédites.

Dans À toi qui n'es pas né au bord de l'eau, de Françoise Bujold, la narratrice identifie ce sol nouveau à l'homme qu'elle aime: «Oui, j'irai martyriser mon pays, avec des petits burins pour le voir se blesser dans ma main et l'entendre pleurer, connaître la couleur de son sang de terre au midi de son labour, avec mes bras en croix ESPÉRER la semence, de toi, du pain futur.» On pardonne d'emblée à l'artiste qui fait si merveilleusement la révolution des mots de méconnaître toutes les autres révolutions.

La prose poétique, où se mêlent émotions à fleur de peau, spontanéité, fantaisie d'une femme et tempêtes de la mer avoisinante, l'exégète David Lonergan lui a redonné sa saveur originale, inspirée du lexique gaspésien. À cette oeuvre dramatique, qui, publiée à tirage limité en 1987, était devenue introuvable, il a joint huit poèmes théâtraux radiophoniques de Françoise Bujold, dont plusieurs inédits, écrit une introduction substantielle et une chronologie détaillée de la vie de l'artiste.

De nombreuses gravures inédites de la native de Bonaventure, ainsi que des enfants (notamment micmacs) à qui la disciple d'Albert Dumouchel et l'amie de Roland Giguère enseigna, illustrent le recueil, en font un objet de collection, en prolongent la poésie marine. «Le coeur de l'homme est une péninsule et je suis ce bout de terre qui le rattache à l'amour», affirme le personnage d'Héloïse dans un texte de 1959 complétant À toi qui n'es pas né au bord de l'eau, dont la première version remonte à la même année.

«Mon corps a poussé un peu, mais mon coeur n'a pas grandi», déclare la Marmarelle dans le poème qui donne son titre au livre. Françoise Bujold, qui, entre 1962 et 1977, souffrira de psychose maniaco-dépressive, semblera, comme la narratrice, se fondre dans la permanence d'une mer souvent tumultueuse.

La Marmarelle avoue garder ses oursins, ses «turluttes», ses «louches», ses «barlicocos», ses morues «en les berçant comme des enfants». Elle ajoute: «Je pleure et je tire du fusil. Je suis comme le diable...»

Grâce à Françoise Bujold, l'artiste aux poèmes injustement oubliés, morte du cancer à 47 ans, la mer, plus archaïque que la terre, rappelle que toute révolution a besoin de la fureur des millénaires pour éclater. La Gaspésie passe pour une région défavorisée, mais, à l'origine, la vie et, dès 1534, le reste du monde ne nous sont-ils pas venus de l'océan?

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Collaborateur du Devoir

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À TOI QUI N'ES PAS NÉ AU BORD DE L'EAU
Françoise Bujold
Éditions Trois-Pistoles
Notre-Dame-des-Neiges, 2010, 304 pages