Littérature québécoise - Du grotesque, de l'absurde, du désespéré, beaucoup

«Parti de rien, je suis arrivé à pas grand-chose.» Cette citation corrosive de l'humoriste américain Groucho Marx pourrait résumer à elle seule Une vie inutile. Ce roman, c'est le vide. C'est la misère de la condition humaine que Simon Paquet, alias Docteur nullité (titre de son premier roman), nous renvoie en pleine gueule. À première vue, on ressent le désir de l'auteur de faire rire, par la dérision des personnages et les traits d'esprit qui pimentent la lecture. Mais, si sur la forme le roman est comique, sur le fond il est en tous points tragique.

Par une série de détours et de digressions, Normand, fin de la quarantaine, fouille pour nous dans sa vie. Il habite depuis dix ans dans un demi-sous-sol glauque, avec un camion de goudron stationné depuis des jours en face de la fenêtre. Enfance ordinaire. À l'école: «Souvent, les instituteurs ne se rendaient compte de mon existence que le tout dernier jour de classe, lorsque je leur donnais le cadeau de ma mère pour les remercier de ne pas m'avoir complètement oublié, une babiole sans intérêt qu'ils contemplaient avec effarement.» Les années passent. Ouvrier dans une usine de cyanure au fond d'un parc industriel pourri, il met une heure quarante-cinq pour se rendre à son travail, marche, bus, train de banlieue, le visage écrabouillé contre la vitre du wagon.

La vérité, c'est que rien ne va, sa vie est un long fleuve d'ennui. Couché sur le dos, il regarde le ventilateur au plafond, «c'est le passe-temps des déprimés». Sa vie sexuelle est un désert aride. Il a bien un ami, un Lituanien, échoué lui aussi, liés qu'ils sont par une tendresse mutuelle et surtout par la solitude. En disgrâce dans sa famille, il «dé-tes-te» les sports, les gens l'ennuient, trop de propos insignifiants dans les conversations. Deux ou trois petites choses lui font plaisir, le cinéma français, la musique et la mousse printanière aux trois truffes, mais bof. Quand il essaie d'améliorer son sort, sa quête du bonheur se révèle bien difficile dans un monde sans pitié pour les doux rêveurs comme lui. «On dit qu'il faut aller au bout de ses rêves. C'est bien joli, mais si on n'en a aucun? Et si par miracle on en a, et que l'on s'y rend, au bout. Que fera-t-on ensuite? Je n'en vaux vraiment pas la peine, doivent se dire mes rêves.»

En désespoir de cause, il part en Lituanie rejoindre son ami, qu'il retrouve dans son village près de Vilnius. Pause dans l'ennui. De retour au pays, tout va de mal en pis. Cette fois, Normand n'a qu'un désir: «plonger dans un bocal de formol, pour y demeurer à jamais».

Du grotesque, de l'absurde, du désespéré, beaucoup. Un ton ironique et farceur. Une constante dérision. L'écriture n'est pas d'une sophistication poussée, le romancier jongle plus avec un style télégraphique, un minimalisme travaillé, et des mots joueurs. C'est plus dans le propos et la mise en situation que réside l'intérêt d'Une vie inutile. La clé d'interprétation est d'apercevoir la volonté de Simon Paquet de figurer la condition humaine sous l'angle du misérabilisme.

Âmes chagrines ou désenchantées, ouvrez ce petit livre qui, loin de vous ficher un cafard profond, vous collera un sourire au visage.

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Collaboratrice du Devoir

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Une vie inutile
Simon Paquet
Héliotrope
Montréal, 2010, 192 pages