Littérature étrangère - Le cinéroman de Goran Petrovic

Les années se suivent et ne se ressemblent pas à l'hôtel Yougoslavie de Kraliévo, une petite ville du centre de la Serbie. Le plus bel édifice de la ville, né du rêve un peu fou et de l'habileté en affaires d'un cordonnier, a depuis longtemps été transformé en cinéma.

Témoin privilégié du passage du temps, l'Uranie, c'est le nom du cinéma, a vu défiler les régimes (politiques ou minceur). Occupations, collectivisations, bombardements et privatisations ont laissé leur empreinte. Si d'au-tres cinémas ont depuis ouvert ou fermé, seule l'Uranie, avec son immense fresque représentant l'univers peinte sur un plafond au stuc fatigué, accueillait les spectateurs «comme s'ils se présentaient à la porte du paradis».

Né en 1961 à Kraliévo, en Serbie, Goran Petrovic est l'un des auteurs les plus importants de son pays, dont l'oeuvre compte une dizaine de romans et de recueils de nouvelles — dont quelques-uns seulement ont déjà été traduits en français. Qualifié de «cinéroman», Sous un ciel qui s'écaille est lui-même une sorte de petite fresque. L'auteur s'y livre à une description, rangée par rangée, des spectateurs, multiples personnages qui sont à leur façon le reflet du ciel étoilé peint au plafond. Névrosés en tous genres et cinéphiles singuliers y sont au rendez-vous.

De drôles d'oiseaux, comme le camarade Avramovitch, abonné de la première rangée, qui lève la main pour tout et pour rien depuis qu'il a fait le mauvais choix au cours d'une réunion décisive du Parti dans les années soixante-dix. Ou l'ivrogne notoire du coin (seconde rangée), qui a partout dans la ville des cachettes pour sa robine.

Ou encore le projectionniste, qui s'est constitué au fil des années un «super long métrage» avec des bouts des films qu'il était chargé de projeter. Des couples exhibitionnistes (16e et 17e rangs), un voyeur presque légendaire (18e), un ancien ouvreur squattant une remise, un perroquet turc baptisé Démocratie.

Le procédé, qui ne manque pas d'humour et d'humanité, est habile. Une manière originale de structurer un roman éclaté et un prétexte, bien

entendu, pour revisiter l'histoire de la Yougoslavie au

XXe siècle.

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Collaborateur du Devoir

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Sous un ciel qui s'écaille
Goran Petrovic
Traduit du serbe par Gojko Lukic
Les Allusifs
Montréal, 2010, 180 pages