En remontant la Catherine

Miron la voyait galoper «dans les mille et une nuits des néons», Lili Saint-Cyr l'a débauchée, avant que les éphèbes humides du 281 s'y déhanchent. Dans la rumeur des premiers tramways, les premiers grands magasins y sont nés. Premières folies, premiers films, premiers sursauts du jazz, la rue Sainte-Catherine est l'artère de toutes les premières. Jamais tranquille, morte et ressuscitée plus d'une fois.

Il y a en fait 100 rues Sainte-Catherine. Huppée dans l'ouest, prolétaire dans l'est, commerciale au coeur. Sur onze kilomètres, l'avenue emblématique de Montréal traverse les couches sociales, défie les étiquettes. «Elle est unique si on la compare au boulevard Saint-Laurent ou à la rue Notre-Dame. Sainte-Catherine, c'est une destination en soi, avec un pouvoir d'attraction», avance l'historien Paul-André Linteau, auteur de La Rue Sainte-Catherine, au coeur de la vie montréalaise. Son ouvrage, publié à l'occasion de l'exposition éponyme qui démarre au Musée d'archéologie et d'histoire de Pointe-à-Callière, dépeint l'artère mythique sous toutes ses coutures.

Champêtre. 1758. Un petit tronçon naît en pleine campagne, en marge du boulevard Saint-Laurent, colonne vertébrale du faubourg du même nom. Pendant 130 ans, Sainte-Catherine est un chemin de terre sans histoire. D'où lui vient son nom? On l'ignore. Hommage, peut-être, à Catherine, fille naturelle de Louis XV, ou à une belle-fille de Jacques Viger? Le mystère demeure entier.

Populaire. De petit chemin, l'allée se développe dans l'est, et se pare de boutiques, d'ateliers, d'échoppes. Après 1859, l'artère prend du galon quand la bourgeoisie francophone quitte le Vieux-Montréal et s'installe autour de Sanguinet, de Berri. Angle Saint-André, Dupuis & Frères, le plus gros magasin de Montréal, se dresse en 1882.

Huppée. Plus à l'ouest, où nichent les riches anglophones, les boutiques chics font irruption. John Lovell, propriétaire des imprimeries fondées en 1842, y loge, comme le plus important armateur canadien, Hugh Allan. Jusque-là longée de trottoirs de bois, la rue obtient ses premiers trottoirs pavés vers 1875.

Courue. En 1891, l'arrivée du grand magasin Morgan, angle University, sonne le début d'une ère dorée. Le grand magasin est né. Spacieux, ludique, on y déambule entre étalages et vitrines. L'achat n'est plus qu'un prétexte. Le magasinage devient loisir. Les grandes enseignes délaissent le Vieux-Montréal pour créer un nouveau centre-ville. Birks, Ogilvie, Murphy, puis Omer de Serres et Archambault dans l'Est. «L'arrivée des grands magasins change le caractère de la rue, qui devient "la" rue commerciale de Montréal», note Paul-André Linteau.

Carrefour. En 1892, avec l'arrivée du tramway, la rue Sainte-Catherine bourdonne d'activités. Parcourue d'est en ouest par quinze lignes de tramways, la rue voit les masses y converger. L'artère se démocratise. Dans les manufactures, les ouvriers boulonnent dur. La moitié des emplois du textile de Montréal sont concentrés dans les édifices implantés le long de Sainte-Catherine.

Allumée. Dès 1906, les projecteurs d'Ernest Ouimet s'agitent angle Montcalm. Les foules se pressent au Princess, à l'Orpheum, puis au Gayety, pour assister aux comédies et aux vaudevilles. À l'ouest, la grande Emma Albany séduit la haute société au Queen's Hall, et Sarah Bernhardt, en 1874, triomphe au Théâtre français (aujourd'hui Métropolis). Mais bientôt, les stars sont détrônées par les «vues animées». Avec sa quinzaine de palaces du cinéma, dont les Capitol, Loew's, Granada et Séville, la «Catherine» devient la rue où l'on sort.

Puissante. L'artère du commerce triomphant attire le siège de grandes entreprises. L'ombre du plus vaste édifice de l'Empire britannique, la Sun Life, se projette rue Sainte-Catherine. Et le Dominion Square, flamboyant, s'élève à l'angle de la rue Peel, devenant en 1929 le plus grand édifice à bureaux du Canada.

Suave. Les nuits de Montréal s'embrasent. Pendant la Prohibition, l'artère n'a plus de saint que le nom. Lili Saint-Cyr surchauffe les foules au Gayety, alors que Cab Calloway casse la baraque Chez Maurice avec son «Hi de Hi de Ho». On s'éclate au Rising Sun, au Montmartre. Angle Atwater, le Forum attise la ferveur tant sportive que nationaliste. En famille, on casse la croûte au Poulet doré ou chez Da Giovanni, «la meilleure place à Montréal, où les repas sont un régal».

Déchue. Mais l'effervescence bientôt s'essouffle. Plombée par la chute du secteur manufacturier, la rue voit les fleurons de l'industrie du textile, comme le Belgo et le Blumenthal, se vider. Fin des années 60, des vitrines sont placardées. Des locaux sont à louer. Feu Simpson et cie: les icônes de la vente au détail tombent comme des mouches. Les palaces du cinéma meurent les uns après les autres, ou finissent subdivisés en demi-portion. «Le déclin fut radical. L'explosion de la banlieue, des complexes de cinémas et des centres commerciaux a signé le déclin de la rue Sainte-Catherine», affirme Linteau. Même le grand magasin Eaton trépasse en 1976, victime de l'ère des magasins boutiques.

Ressuscitée. Dépitée, la Sainte-Catherine, envahie par les clubs de danseuses nues, renaît timidement de ses cendres. Fin 1980, les artistes investissent les lofts laissés vacants, les galeries d'art bourgeonnent. «La renaissance s'est faite grâce à la mode et à la culture, raconte l'historien. Les festivals ont amené une nouvelle dynamique et les boutiques cherchent à nouveau à avoir une adresse de prestige rue Sainte-Catherine.» Encore aujourd'hui, sa relance s'articule autour d'un Quartier des spectacles en plein essor.

Elle n'a peut-être pas le chic des Champs-Élysées, ni le glamour de Fifth Avenue, mais la rue Sainte-Cat' a quelque chose d'unique, conclut Paul-André Linteau. «Contrairement à bien d'autres centres-villes américains, désertés la nuit, on continue d'y déambuler à toute heure du jour.»