Le «pétrole» albertain: du toc rétro

Dans son essai Les Sables bitumineux: la honte du Canada, le journaliste albertain Andrew Nikiforuk ne se contente pas de répondre par un oui ferme, il va jusqu'à déclarer: «Le bitume est ce qu'une civilisation désespérée exploite une fois son pétrole bon marché épuisé.» Quant au député québécois du Nouveau Parti démocratique, Thomas Mulcair, qui préface l'édition française du livre, il souligne que ce choix énergétique engendre «une économie moins diversifiée et moins équilibrée».

Mais pourquoi attribuer ainsi au Canada une vocation rétrograde de simple fournisseur de matières premières, comme si ce membre du groupe des huit pays qui dominent l'économie du globe se voyait relégué dans le tiers-monde? Nikiforuk explique la chose par l'exportation aux États-Unis: «En 2002, le Canada remplaçait officiellement l'Arabie saoudite et le Mexique au premier rang de leurs fournisseurs pétroliers, véritable révolution s'il en est.»

Cela grâce au pétrole de substitution extrait des sables bitumineux. Dans le commerce avec l'oncle Sam, la part actuelle du pays exportateur pourrait doubler à l'avenir, même tripler.

Mais le coût environnemental et financier du bouleversement est gigantesque. Dans un style précis et imagé, l'essayiste en donne une idée concrète: «Pour arracher ne serait-ce qu'un baril de bitume au pouding sableux de l'Athabasca, les compagnies doivent faucher des centaines d'arbres, drainer des sols humides, retourner la terre sur des kilomètres et en déblayer quatre tonnes pour obtenir deux tonnes de sable bitumineux, avant de le laver à chaud. Le procédé coûte environ 20 fois plus que pour le pétrole conventionnel...»

Faut-il s'étonner que, comme le montre Nikiforuk avec perspicacité, cette extraction sale, pénible et presque néocoloniale d'un pétrole de fortune, dans l'esprit d'une «intégration énergétique continentale» au service des États-Unis, attire en Alberta la main-d'oeuvre de la province canadienne la plus pauvre: Terre-Neuve? Les charmes trompeurs de l'eldorado salarial provoquent le déracinement et la déprime.

Le mythe de l'enrichissement individuel dépolitise tant les Albertains de naissance ou d'adoption que leur province connaît la plus faible participation électorale en Amérique du Nord. Au lieu d'envisager le recours novateur à des forces renouvelables, telles les énergies éolienne ou solaire, l'Alberta, conservatrice, atomisée, obstinée, s'accroche aux énergies déclinantes, rêve de refaire la révolution industrielle, de nommer avenir le passé.

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Collaborateur du Devoir

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LES SABLES BITUMINEUX:
LA HONTE DU CANADA
Andrew Nikiforuk
Écosociété
Montréal, 2010, 320 pages
2 commentaires
  • Stéphane Martineau - Inscrit 27 novembre 2010 07 h 49

    Ça fait plaisir !

    Heureux de savoir que nos voisins de l'ouest ne sont pas tous acquis à cette industrie polluante ! On ne pourra reprocher à ce livre qu'être écrit par un méchant «communiste et séparatiste» du Québec !

  • Claudette Rodrigue - Abonnée 27 novembre 2010 22 h 35

    Alberta et bitume déteignent sur le Québec avec le gaz de schiste

    Cet ouvrage devrait être l'objet d'une attention plus élaborée. Il est troublant et instructif de constater des similitudes des pratiques albertaines avec celles observées ces derniers temps au Québec avec les gaz de schistes.

    Important aussi de comprendre l'impact du développement fou des sables bitumineux sur l'ensemble du secteur manufacturier au pays. Nous avons une catastrophe écologique, économique et démocratique ici même. Beaucoup plus sérieux que tout ce que j'avais compris et imaginé jusqu'à cette lecture.

    Que la discussion continue!