Mal de mer, mal de soi

Les premières pages nous transportent dans un monde vaporeux, une atmosphère maritime. Un phare entouré d'eau, battu par les vents. L'air est doux, caressant, parfumé d'embruns, les mouettes semblent suspendues au-dessus du fleuve, des voiliers craquent en se berçant. Les notes d'une vieille chanson de marin s'échappent d'un accordéon pour se perdre dans l'immensité de la mer. L'invitation au voyage est lancée.

Sophie Bouchard nous entraîne dans un voyage intérieur en traçant des chemins dans les paysages introspectifs de ses personnages.

«Mes racines baignent dans l'eau. Pas envie de sentir le sol.» Alors que Cyril, le dernier gardien de phare de la région, guide les navires au fil des saisons et des humeurs du fleuve, Clovis, sous l'oeil attentif de Frida, prépare l'automatisation du pilier. Cyril ne se résout pas à l'idée d'être mis à la retraite au profit de «la mécanisation du monde». Une femme est à l'origine de l'histoire de Cyril. Vingt-cinq ans se sont écoulés et il a toujours le désert d'Afrique noué dans la gorge. Dans une malle en métal bleu, il garde une bouteille contenant un petit rouleau de mots: un message urgent de Dakar, signé Rosée, son premier amour. Elle attend un signe de vie.

«Chacun se souhaite un vrai amour. Une passion à couper le souffle [...] À ne plus toucher terre. À se sentir vivant. Entièrement.» Frida et Clovis ont connu la ferveur d'être deux, amoureux. Puis les mauvaises querelles, l'incompréhension, la pesanteur qui s'installe, gonfle et prend toute la place. La lune se glisse devant le coeur, et le coeur ne donne plus sa lumière. «Mal de mer, mal de soi», le phare se transforme en un immense piège brumeux.

En parallèle, le roman nous fait voyager au Sénégal, où Cyril est parti jadis, en compagnie de Rosée, avec l'idée de sauver le monde. Cyril consigne dans un carnet les souvenirs de ses années en terre africaine. Il décrit le continent africain et ses cicatrices, commençant par l'île de Gorée, un des principaux centres de la traite des esclaves. Il évoque les candidats à l'exil en route vers «l'occidental dream» («Le ventre de l'océan est plein de boat people qui n'ont pas refait surface»), dénonce l'exploitation des richesses du Sud par le Nord («Une population ne mange pas à sa faim et doit fournir à des patrons de grandes entreprises étrangères des tonnes de chair de poissons frais») et les mesures dévorantes des institutions financières, FMI et Banque mondiale réunis: «On prête un dollar. Ils en remboursent cinq. Ils en doivent encore huit avec les intérêts. Une dette qu'ils paieront encore dans 30 000 ans.» Ce volet plus militant aurait pu occulter l'histoire de Cyril, Clovis et Frida. Il n'en est rien. Il s'arrime aux histoires d'amour et de deuil du quatuor et fusionne avec elles. La romancière ne démontre pas, elle défend. Elle suggère plus qu'elle n'assène.

Le roman ne touche pas le lecteur: il l'envoûte. Une narration charpentée avec dialogue entre le passé et le présent, un huis clos tendu dans un phare, un paysage maritime grandiose, un exotisme professionnel avec le métier de vigie maritime en passe de disparaître, une profondeur historique avec un regard aigu sur un continent mal aimé. Enfin, une écriture économe, posée, qui ne refuse ni le lyrisme, ni le cri terrifiant, ni la douceur d'un murmure chuchoté. Les Bouteilles, deuxième fiction de la romancière de Chicoutimi, nous habite longtemps.

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Collaboratrice du Devoir

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Les bouteilles
Sophie Bouchard
La Peuplade
Saint-Fulgence-de-l'Anse-aux-Foins, 2010, 198 pages