Poésie - Joël Des Rosiers et Gilles Cyr chantent les mythes et la terre

Pulsions rythmiques des écrits de Joël Des Rosiers, vagues d'harmonies subtiles, pulsations secrètes des désirs qui soutiennent le souffle, voilà bien, toujours recommencée, la mélopée tranquille du poète. J'ai toujours aimé ce désir du son profond dans le phrasé raffiné de cet auteur venu des îles, portant le vent et le temps des dieux comme d'autres celui des villes ou des tragédies. Une sorte de sagesse préside toujours chaque énoncé, donné comme l'évidence ou la délivrance d'un message venu d'entre les âges:


«Que mes vies chagrines se renversent / un océan de fécondités gît / sous les ciels de gaïacs pieux et torsadés / une longue détresse s'évente / qui ne vibre plus au ciel fendu / et la jeune fille est vierge / et la jeune fille est lettrée / elle est l'île / que l'amour entr'ouvre / aux vents torturants.»

Femmes toujours désirables de corps, de bouche, de leur être entier; femmes premières en tout appel de la vie; femmes-paravents devant le malheur au coeur de la poésie, tenues vivantes contre l'extrême abandon; toutes, elles ont à la ligne le droit de cité, toutes, elles traversent le recueil dans l'ambiguïté porteuse à la fois du sort ancien et de la moderne ouverture. Mais surtout, elle, la femme vierge ouverte au désir presque inavouable, «la vierge au triple coeur [dont il] s'empare // en manière de poème limpide», alors «la jeune fille dépose en créole animal / les mots sur la couche en tant que sonores». Mais là aussi, partout, l'amour des lieux, des étales, des hôtels et les lumières qui dramatisent le réel.

Ce livre est beau, comme tous ses livres, truffé de mots rares et d'expressions subtiles. Son propos s'éploie, souvent tenu en équilibre entre paix et drame, entre révolte et abandon. Mais au moindre mot d'amour, tenons-nous prêts, la haine peut surgir, les profondeurs de l'âme transportant la mémoire et ses empreintes.

Précipités d'être


Petits concentrés sensibles, prise en charge de tous les instantanés qui peuvent se charger en profondeur d'une infinie capacité à résumer un drame, une manière d'être au monde, les poèmes de Gilles Cyr, dans leur économie même, rejoignent avec force ce que les cinq sens réservent à ceux et celles qui appréhendent le monde sensible dans ses dimensions les plus intimes. Souvent constituées d'un seul vers, jamais plus de deux, les strophes du poète contiennent en peu de mots la densité de la matière.

Si l'oeil préside aux premiers recueils, la voix, le dialogue va s'immiscer peu à peu dans les textes pour devenir à son tour objet de curiosité aussi densément chargé que peut l'être un paysage d'hiver ou un arbre. Toujours me sont apparues formidables la capacité de concentration extrême de sa vision et de son écoute, sa transcription évocatrice des lieux et sa traduction surprenante de dialogues, fussent-ils même intérieurs. Par exemple, redoutable est ce simple constat dans Andromède attendra: «Après les yeux / que tu abîmes // ta main / plus indéchiffrable // que ce qu'elle touche / s'approche // et rapidement / parfois // ce qu'elle touche / c'est l'écorce».

Typo publie en un seul volume les quatre premiers recueils de cet auteur que j'ai depuis ses débuts suivi avec une curiosité admirative. Il faut impérativement lire la préface révélatrice et lumineuse de Marc-André Brouillet à cette réédition des quatre premiers recueils de Gilles Cyr, dans laquelle la tension implicite de cette poésie se révèle tout entière.

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Collaborateur du Devoir

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GAÏAC
Joël Des Rosiers
Triptyque
Montréal, 2010, 112 pages

POÈMES 1968-1994
Gilles Cyr
Typo
Montréal, 2010, 320 pages