Le Moyen Age interminable d'Antoine Volodine

Antoine Volodine<br />
Photo: D. Gaillard Antoine Volodine

Un nouveau livre d'Antoine Volodine, alias Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Elli Kronaue, réjouit la communauté de ses lecteurs. Qui n'est pas rebuté par ces noms propres étranges, par leur noirceur insigne à la façon de Maldoror, prédateur infernal et subconscient, franchira d'un cœur content le fantastique, infiniment onirique, de Volodine.

Voici donc Écrivains. Sélectionné pour le prix Médicis, ce roman est une explosion de liberté, que le radical Volodine affecte aux mondes parallèles. Qui est ce parasite nobiliaire, ce prisonnier de l'Apocalypse, ce chaman marginal, subversif, quasi fou, cette créature errant dans un univers contaminé, dégénéré et malade, au centre de chaque chapitre? Ce mort-vivant entre vampires et tabous, ce folklore d'adolescent malheureux, c'est bien la dépouille d'un héros en lambeau, le narrateur décalé — spectre littéraire, feuilleté, remplaçable et jetable — grâce auquel Volodine explore un large environnement.

Saga, mascarade, amplification d'un mythe connu? Cette cavalcade ténébreuse, cette marche d'éclopé entre des cloisons, est-ce l'utopie «post-exotique» qu'il dit lui-même? On aura allègrement rabâché après lui ses manies créatrices, si spéciales. C'est tentant. Pourtant, Écrivains est neuf: s'il regorge de scènes délicieusement atroces, il fustige cette fois le milieu littéraire. Et le voici répondre à ceci de sérieux: «Que faire avec nos champs de bataille, que dire avec ce verbe, qui n'a ni influence ni force, quand on ne peut que constater que "Tout est allé trop loin"?»

Envoûtement et rituels


Débarrassons les oripeaux grotesques pour le comprendre. Volodine est un formidable magicien, un conteur hors norme: pas question de lever le voile sur un si beau spectacle! Écrivains n'est ni narcissique, ni poétique, ni masqué. D'ailleurs, son auteur explique à merveille ses propres textes, soit dans les colloques de plus en plus nombreux qui lui sont consacrés, soit sur le site Internet de Verdier.

Non, rien n'équivaut à votre rire franc devant son audace et son insolence. Tous ces personnages parodiques, Mathias Olbane, Linda Woo, Jean Doïevode et leurs assassins, fous à la puissance cube, inutile de tous les nommer, ces lubies cosmopolites, donc, égarées sur les pages, non, il n'en est pas un qui ait aussi bien dit l'ineptie de notre humanité, civilisation, société, macro ou microcosme.

Volodine admire-t-il les muets, les ilotes, les renfrognés, les moines, les sages dans le désert, à la rigueur les enfants capables, avant de maîtriser l'orthographe, d'écrire le verbe «comancer»? Il est femme, flamme brûlant l'image usée des expressions langagières, inventeur surréaliste et témoin d'événements réels encore plus fous. Il se métamorphose, se déchire, se dévore, se régurgite dans un monde imaginaire, universel et meilleur. Jusqu'à cette Maria Trois-Cent-Treize qui ne peut s'empêcher de parler, d'être l'image de l'écrivain, sa référence, sa mémoire, sa langue, qui pérore et discourt en défaillant dans ce je-là, voix en charpie, histoire qui s'enlise, magma. Et la toute dernière histoire d'Écrivains est éblouissante.

Connaisseur de l'Asie, Volodine est aussi un passeur notoire de l'histoire russe. En France, on dispute encore de son message. La publication d'Écrivains, grande carcasse à mues, brandit des anathèmes contre la peur qui se prolongent dans Onze rêves de suie, de Manuela Draeger à L'Olivier, et dans Les aigles puent, de Lutz Bassmann chez Verdier. Qu'il travaille donc encore et encore. En 2049, comme son Bogdan Tarassiev, il aura peut-être une place dans un étrange paysage où la littérature monstrueuse sera sous scellés.

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Collaboratrice du Devoir

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Écrivains
Antoine Volodine
Le Seuil
Paris, 2010, 189 pages