Le Devoir des écrivains - 12 heures dans les souliers d'un journaliste

Nicolas Dickner et son acolyte pour la journée, la journaliste scientifique Pauline Gravel, dans le feu de l’action.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Nicolas Dickner et son acolyte pour la journée, la journaliste scientifique Pauline Gravel, dans le feu de l’action.

Mardi dernier, 33 écrivains ont pris la salle de rédaction d'assaut pour concocter une édition unique dans les annales du Devoir. Le pari était gonflé. Maintenant que pour la rédaction, les auteurs, la production et la distribution les sueurs froides et chaudes qu'a fait naître l'expérience sont épongées, que peut-on dire de ce Devoir des écrivains?

Certains se sont amusés comme larrons en foire. D'autres ont eu très chaud. Les capitaines au long cours de l'écriture avaient accepté de quitter le confort solitaire de leur navire pour se livrer à un sprint sur la piste de l'actualité.

«Ma journée m'a permis de confirmer que vous faites un métier infernal», tranche Nicolas Dickner, auteur de Nikolski, qui s'est muté pour l'occasion en journaliste scientifique. «J'ai eu vraiment l'impression, dit-il, d'être dans une locomotive qui ne s'arrêterait jamais!»

D'abord, le faire

Nos écrivains ont été plongés dans l'oeil du cyclone, alors que le scandale des «enveloppes blanches» alimentait la bête médiatique. La salle de rédaction bourdonnait comme lors d'une soirée d'élection ou une veille de Noël. «Ce que j'ai trouvé passionnant, c'était cette effervescence et le sentiment de participer à une oeuvre collective», raconte Monique Proulx, bien heureuse d'avoir retrouvé depuis le silence de sa demeure.

Effervescence, dites-vous? Gilles Pellerin, à l'Assemblée nationale, s'était imaginé écrire un texte sur l'immobilisme qui transpire du sacro-saint exercice de la période de questions. Ballotté d'une mêlée de presse à l'autre, notre courriériste du jour s'est plutôt retrouvé dans une forêt de micro, au coeur de la meute de journalistes déchaînée, à la poursuite des députés dans les corridors de l'Assemblée nationale.

«Sitôt dans l'édifice où loge la presse, j'ai mesuré la caducité de mon [trop] joli scénario. Je me suis retrouvé au milieu de journalistes excités, j'ai compris pourquoi et vu comment ils exercent leur métier avec passion, tantôt en groupe, échangeant les informations afin que ce qu'ils livrent au public soit le plus près possible de ce qui a été dit, tantôt penchés sur un clavier ou un micro, résumant ceci, épiloguant sur cela», raconte Gilles Pellerin qui, malgré le fouillis, y a vu un sain exercice de démocratie.

À Laval au pays des enveloppes, la blogueuse Caroline Allard s'est retrouvée avec la responsabilité de la manchette du jour sur les bras, un poids qui l'a obligée à mettre au rancart son habituel sens de l'humour et tenir son cynisme à distance. «Mon trade-mark, c'est l'humour. Je me suis vite rendu compte que je ne pouvais pas faire de gags avec cette histoire-là, car ça aurait enlevé toute crédibilité au texte. J'avais un dilemme moral à trancher. Ç'a été une vraie réflexion par rapport à ma façon d'aborder la réalité», confie-t-elle. L'auteure des Chroniques d'une mère indigne a livré son texte en une heure et demie comme une pro, après la conférence-surprise de Gilles Vaillancourt. Étonnamment, la plupart de nos marathoniens de l'écriture, qui ont des kilomètres de textes au compteur, ont su réfréner leur flot littéraire. C'est plutôt du côté de la forme, confient nos cobayes, que l'écriture au quotidien s'est révélée contraignante.

«Ce que j'ai trouvé le plus dur, raconte de son côté Monique Proulx, c'est d'avoir à écrire des phrases parfois très plates.» Et vlan! pour la confrérie journalistique. Certes, les règles du journalisme 101 ont parfois été allègrement escamotées. Pour le plus grand plaisir.

Ensuite, le penser

L'outil, l'écriture, est le même, qu'on fasse dans le roman ou le canard. Mais comment nommer les différences entre le travail de l'écrivain et du journaliste? La professeure de journalisme à l'Université Laval Colette Brin se risque: «Les auteurs, répond-elle, ont plus de liberté, dans la forme comme le contenu. Il y a des différences fondamentales dans le rythme, le rapport quotidien avec le terrain que l'auteur expérimente moins, la subjectivité, qu'il expérimente plus. Le résultat, aussi: l'auteur va livrer une expression de soi. Le journaliste est davantage dans le registre du récit quotidien des événements, dans une écriture plus utilitaire, une langue certainement moins châtiée et moins travaillée. On attend de lui un devoir de réserve et d'équilibre.»

Pour la spécialiste, il ressort du Devoir des écrivains «une orientation très progressiste. Ce sont des artistes avec des convictions qui n'ont pas à les cacher, ni à retourner sur le terrain le lendemain, ni à protéger ou à gagner des sources, ni à se soucier de leur crédibilité. On sent dans les choix de sujets davantage les intérêts des signataires qu'un agenda public, et c'est intéressant entre autres parce que c'est exceptionnel.»

Depuis quelques années, indique Colette Brin, les quotidiens tentent de se réinventer. «On a vu Robert Lepage rédacteur invité au Soleil et Bono au Globe and Mail. On voit de plus en plus de fausses unes publicitaires. Disons-le, Le Devoir des écrivains de l'extérieur ressemble à un coup marketing dans le cadre du Salon du livre de Montréal, et habituellement ça me déplaît. Mais de mon point de vue, attaché à la spécificité journalistique, je trouve ça sympathique et cohérent avec la culture du Devoir. Les écrivains n'y sont pas étrangers, et on avait déjà lu dans ces pages certains des journalistes invités.»

Pour Mme Brin, c'est cette cohérence qui fait que le jeu ne pouvait se tenir qu'au Devoir. «Certains quotidiens font des cahiers Salon du livre et on a l'impression qu'ils débarquent sur Mars sans avoir lu un seul livre le reste de l'année. Ça n'aurait pas eu de sens dans un autre journal. Et que les journalistes puissent embarquer avec cette idée de collaboration, c'est rare. Peut-être que la petite salle de rédaction fait que c'est moins compétitif? Dans ce contexte où on se questionne sur le rôle du journaliste et son lien avec le public, où, avec le Web participatif, certains croient que les journalistes doivent partager la tribune, cette expérience, dans une logique de dialogue, va plaire. C'est une belle façon de cultiver le rapport d'un média avec sa communauté.»

L'analyse de Colette Brin semble juste quand on sait que tous les exemplaires de ce journal littéraire se sont envolés en dépit du tirage augmenté. Le nombre de visites sur le site Internet a atteint les 60 000 dans la journée de mercredi, et les commentaires de nos lecteurs ravis continuent d'affluer. Pour ceux qui n'ont pas mis la main sur leur exemplaire, Le Devoir des écrivains est désormais disponible gratuitement sur notre site Internet en format PDF 

À relire.
4 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 20 novembre 2010 10 h 36

    Allumé comme un journaliste

    Mercredi, curieusement, jai eu l'impression qu'il n'y avait pas eu de journal. Mais il y a eu autre chose, quelque chose de très spécial. À la fin de la journée, je n'étais pas informée aussi bien que d'habitude de l'actualité mais j'avais appris des choses sur nos écrivains québécois et aussi sur le travail des journalistes. Que l'écriture de ces derniers est vive et liée à l'observation et à leur connaissance du fil des événements derrière lesquels ils s'effacent, que son rythme est celui des heures qui se succèdent et que dans un journal, il y a une unité et un équilibre que le lecteur épouse et à laquelle il s'entraîne et dont bientôt il a besoin. Avec l'écrivain, l'actualité a pris pour moi cette journée-là une certaine irréalité. Le sujet semblait rester insaisissable à l'écrivain et cela m'a un peu inquiétée; le vif du sujet se perdait dans la forme, le contenu devenait diffus mais toutefois gagnait, comparativement à d'habitude, en émotions et associations qu'il suscitait. Je me suis demandée si nos écrivains en temps ordinaire s'intéressaient à l'actualité. Si non, j'ai pensé qu'ils y gagneraient beaucoup. Tolstoï, tel qu'en parle Victor-Lévy Beaulieu ce matin, aurait-il eu raison en disant du romancier qu'il mettait peut-être un peu plus de beauté sur Terre mais ne changeait rien au cours des événements, que la littérature ne représentait pas grand-chose si elle ne savait pas se montrer utile "par-devers le plus grand nombre"?

  • helene poisson - Inscrite 21 novembre 2010 02 h 43

    Oui aux écrivains. Non aux mercenaires-scabs

    Mettant au rancart leur subjectivité littéraire ou esthétique, 33 écrivains ont fait mieux que la dizaine de mercenaires voyous (lire: faux-cadres) du Journal de Montréal.

    Sans parler des nombreux scabs-collabos de QMI, cachés dans l'ombre, dont les textes franchissent virtuellement les lignes de piquetage. En toute hypocrisie.

    (À cause de la lenteur délibérée du gouvernement actuel à faire respecter l'esprit de la loi anti-scab, en modifiant notre Code du travail, tel que demandé par les jeunes Libéraux qui, eux, pensent à l'avenir).

    La qualité de l'information a été bien servi par ces écrivains, épaulés par les journalistes du Devoir. Le silence diplomatique de la FPJQ (Fédération professionnelle des journalistes du Québec) confirme que la neutralité est une imposture. Pour PKP, l'information n'est qu'un ingrédient secondaire de la convergence. Ou éventuellement une filiale d'un cabinet de relations publiques.

  • Henry Fleury - Inscrit 21 novembre 2010 07 h 45

    Un vrai bijou !

    Cette édition du mercredi 17 novembre est à conserver dans un coffret. Bravo et merci au Devoir, l'idée était superbe.

  • Gilles Roy - Inscrit 21 novembre 2010 12 h 14

    Petite réserve

    Perso, l'article de Stanley Péan m'a mis mal à l'aise. Les journalistes occidentaux s'en sont tenus jusqu'ici à souligner qu'aucune preuve solide (scientifique) n'avait encore été donnée quant au lien présumé entre le choléra haïtien et la présence népalaise. Or cet écrivain (et non ce «microbiologiste») a franchi ce pas sans ambages, se fondant sur des sources assez nébuleuses il m'a semblé. Espérons pour lui que les faits lui donneront raison. C'est qu'il aurait l'air d'avoir étudié les bâtons de dynamite avec une allumette plutôt qu'avec un crayon, sinon...