Autobiographie - George Bush, mémoire sélective

Dans son livre, Bush refuse d'avouer ses pires erreurs, préférant rappeler de simples déficits de communication, des peccadilles ou des gaffes moralement neutres.
Photo: Agence Reuters Eric Draper Dans son livre, Bush refuse d'avouer ses pires erreurs, préférant rappeler de simples déficits de communication, des peccadilles ou des gaffes moralement neutres.

George W. Bush dit avoir été catastrophé en prenant connaissance des actes de torture commis dans la prison d'Abou Ghraïb, en Irak. «Je me suis senti mal, presque malade» écrit-il dans son autobiographie fraîchement sortie des presses, dans laquelle transpire le besoin de se justifier devant ses concitoyens et devant l'Histoire.

Le 43e président des États-Unis raconte ensuite que son ministre de la Défense, Donald Rumsfeld, après tout un peu responsable de ce gâchis, lui a offert sa démission à deux reprises, mais qu'il l'a refusée, ne voulant pas «faire de lui un bouc-émissaire».

Le sophisme est énorme quand on pense que seuls quelques militaires de rang inférieur ont été jugés et punis pour ces crimes et qu'aucun des hauts responsables politiques, juridiques ou militaires ayant mis en place le système qui les a favorisés n'a été inquiété par la justice.

C'est là une des libertés que George W. Bush prend avec la réalité des faits ou avec les règles élémentaires de la logique.

On ne trouve, dans sa brique de 484 pages, que quelques paragraphes superficiels sur l'imbroglio électoral qui a tenu les Américains en haleine pendant des semaines en 2000, jusqu'à ce que la Cour suprême tue l'idée d'un recomptage des votes en Floride, où l'on avait observé de nombreuses irrégularités. Or cet embrouillamini avait jeté un doute sur la légitimité de son premier mandat.

Le beau rôle

Comme c'est son droit, M. Bush se donne le beau rôle dans la gestion de l'après-11-Septembre. À en croire son compte-rendu, il avait une idée claire de la situation et de la riposte à donner. Le directeur de la CIA, George Tenet, lui a dit : c'est al-Qaïda, et Bush a acquiescé. Pas un mot sur ses tentatives de blâmer Saddam Hussein, évoquées entre autres dans les ouvrages du journaliste Bob Woodward.

George W. Bush évoque le fameux mémo de l'agence de renseignement discuté à la Maison-Blanche en août 2001, où il était question d'attaques imminentes contre les États-Unis, mais il cite seulement une phrase où la CIA avoue ne pas connaître tous les détails des projets d'al-Qaïda. Son gouvernement, suggère-t-il ainsi, a toujours pris la menace quaïdiste au sérieux et fait le nécessaire.

Comme bien d'autres, Bush refuse d'avouer ses pires erreurs, préférant rappeler de simples déficits de communication, des peccadilles ou des gaffes moralement neutres. Il prétend qu'Abou Graib a été une anomalie et décrit Guantánamo comme une «prison-modèle». Toujours en matière de torture (ou de méthodes d'interrogation «renforcées» pour parler comme lui), M. Bush continue de justifier l'usage du «waterboarding», la noyade simulée, sous prétexte qu'elle a permis d'obtenir des renseignements utiles et que ses effets sur la santé ne sont pas permanents.

Au sujet du déclenchement de la guerre contre l'Irak, le déni est ahurissant. Lisons plutôt: «Nous avions rassemblé une coalition internationale pour faire pression sur Saddam Hussein et l'obliger à rendre des comptes sur ses programmes de développement d'armes de destruction massive. [...] Le dictateur n'avait rien cédé. La seule conclusion logique était qu'il nous cachait quelque chose [...].» Répéter ces faussetés aujourd'hui: c'est à croire que les réviseurs ont sauté cette page!

Éloge du soufre


M. Bush n'a pas que des défauts, évidemment. Il est fidèle en amitié. Il a pris un temps fou à se débarrasser de Rumsfeld et il n'a jamais eu la force de congédier Dick Cheney. En 2000, «W» avait vu en ce dernier le colistier idéal pour la vice-présidence. Dans ses mémoires, il ne tarit pas d'éloges pour cet homme à la réputation sulfureuse, surnommé «Darth Vador», tout en se défendant d'avoir été un pantin entre ses mains.

Il est de tradition pour les présidents américains de publier leurs mémoires quelques années après avoir quitté la Maison-Blanche. C'est normal d'essayer de se rendre sympathique et de saupoudrer d'anecdotes l'évocation des grands dossiers politiques. Dans ce cas-ci, on dénote cependant un souci presque obsessif de se défaire d'une certaine image. Bush n'en finit plus de s'excuser d'être né dans le Nord-Est, où il a fréquenté les salles de cours d'Andover, de Yale et d'Harvard; d'exprimer son amour pour son président de père tout en se défendant d'être un fils à papa; de témoigner de sa foi religieuse tout en se disant très tolérant en cette matière.

Il multiplie à cette fin les anecdotes parfois inintéressantes, mais parfois assez savoureuses — car «W» est un bon conteur doté d'un solide sens de l'humour. Au fond, quelqu'un aurait peut-être dû le rassurer, lui dire qu'on l'aime... tant qu'il évite les mauvaises fréquentations et, surtout, quand il n'a pas entre les mains le plus redoutable arsenal que le genre humain n'ait jamais constitué.

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George W. Bush
Instants Décisifs
Plon
Paris, 2010, 484 pages

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