Immuable, le droit musulman?

Le droit musulman est-il aussi immuable qu'on le croit généralement? L'image d'une structure figée depuis l'origine, en raison de son enfermement dans une interprétation rigide des versets du Coran, mérite cependant qu'on l'examine de près.

Il faut d'abord rappeler que les pays musulmans ont élaboré comme tous les autres un droit positif qui impose dans la plupart des domaines un code civil sujet à révision. On oublie souvent, par ailleurs, que sur les 6236 versets du Coran, seulement cinq cents ont une portée juridique et, parmi ceux-ci, le nombre de versets portant sur une matière de droit précise se limite à 228. Prenant le relais du grand travail de W. B. Hallaq sur le droit musulman, avec lequel il entre en discussion, André Poupart, de l'Université de Montréal, propose une enquête sur l'évolution de la pensée juridique en terre d'islam. Son étude aborde la question de la recherche des principes, un lent travail historique développé à partir du Coran et de la Sunna, mais ne se limite pas à des considérations générales: l'intérêt de ce livre est de proposer une analyse de terrain, à partir de l'expérience du droit marocain.

Rappelant que le droit musulman se développe dans une tension constante entre un principe de stabilité, inspiré par une fidélité à la tradition, et la recherche de consensus fondés sur l'interprétation évolutive du Coran, l'auteur rend possible une lecture nuancée de la charia. Même si la recherche de l'adaptation s'est trouvée au cours des siècles freinée par ce qu'il est convenu d'appeler la fermeture des portes de l'ijtihad, terme qui désigne l'effort de compréhension consensuelle, l'évolution n'est pas bloquée pour autant. Poupart rappelle que le droit civil des pays occidentaux, et même la common law, ont connu des périodes d'ankylose, et que la période actuelle semble favorable à une évolution significative en pays musulman. L'avenir de la charia réside-t-il dans une adaptation plus ouverte, susceptible de la revivifier? Certains le soutiennent, alors que d'autres juristes pensent au contraire que cette adaptation, incorporant des éléments substantiels du droit occidental, ne peut qu'achever son processus de désintégration. La position de Poupart est claire, c'est celle d'un observateur éclairé et soucieux d'une renaissance de l'islam en continuité avec ses fondements.

Le lecteur désireux de connaître ces fondements trouvera ici un exposé lumineux de la doctrine de l'immutabilité et du rôle du consensus (ijmâ). Dans sa discussion de la «fermeture de la porte de l'ijtihad», l'auteur s'oppose à ceux qui, comme Hallaq, y voient un mythe créé par les orientalistes désireux de justifier la présence du droit occidental. Pour lui, cette fermeture est avérée, mais elle n'a jamais représenté un blocage total. L'examen des procédures d'adaptation montre en effet que plusieurs des principes délibératifs se sont maintenus à travers le temps, et ont conduit à la renaissance du vingtième siècle. Poupart présente une analyse des forces novatrices du droit musulman au Maroc, qui permet d'illustrer la continuité de cette capacité de dépasser une interprétation rigide, au profit d'une lecture moderne.

Prenant appui sur la pensée de Mohammed Arkoun, il appelle à une nouvelle responsabilité des juristes en terre d'islam, seule voie possible pour une refondation du droit. Comment en effet briser ces « clôtures dogmatiques » sans une réforme intérieure? Défi immense, mais pas insurmontable. Cet appel aux élites peut-il être entendu? L'entrée de l'islam dans la modernité politique n'est sans doute pas pour demain, mais le débat auquel donne accès l'étude d'André Poupart permet de dépasser une lecture stéréotypée de l'immutabilité, en particulier dans l'étude des exemples marocains (amendements au code du statut personnel en 1993, réforme du code de la famille en 2004. Pour un juriste occidental, soutenir qu'il est de la nature même du droit de s'adapter pour demeurer juste paraît une évidence; pour les théologiens juristes musulmans, accepter de discuter cette thèse est déjà une avancée qui mérite d'être saluée. Le conservatisme juridique n'est jamais absolu et l'exemple marocain démontre que le droit musulman peut être réformé. Assistera-t-on à une réouverture des portes de l'ijtihad? La belle étude d'André Poupart permet de l'espérer.

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Collaborateur du Devoir

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Adaptation et immutabilité en droit musulman
L'expérience marocaine
André Poupart
L'Harmattan, coll. «Histoire et perspectives méditerranéennes»
Paris, 2010, 185 pages