Tolstoï - L'«homme-humanité» né d'une nuit

Il y a 100 ans, le 20 novembre 1910 (le 7 selon le calendrier alors en usage en Russie), mourut Léon Tolstoï. Deux mois plus tôt, il écrivait à un disciple encore obscur: «Dès lors qu'on admet la violence dans certains cas, on reconnaît l'insuffisance de la loi d'amour, et partant on la nie.» Pour lui, «la civilisation chrétienne» et «le socialisme» n'échappent pas à cette «contradiction interne» que peut résoudre, croit-il, son correspondant: Gandhi.

Bien avant la révolution bolchevique de 1917, Tolstoï, grand propriétaire terrien, renie sa classe, puise dans la campagne russe et la pauvre paysannerie, près de laquelle il naquit en 1828, une lumière qui ne s'inspire pas servilement d'une doctrine allemande, comme le marxisme, mais de la sensibilité slave. Cela lui permet, en précédant Lénine, d'avoir une influence mondiale opposée à celle de ce dernier. Ses liens avec Gandhi en témoignent.

À l'avocat indien de 40 ans qui, à l'époque, défend en Afrique australe, au nom de la fraternité universelle et de la non-violence, ses compatriotes, minorité victime de ségrégation de la part des Blancs, et qui s'adresse à lui comme à un maître, Tolstoï répond: «Ce que vous faites au Transvaal, qui nous semble à nous le bout du monde, est un événement central, la plus importante des tâches à accomplir actuellement dans le monde...» Et dire que, chez l'écrivain russe, cette foi en l'humanité est celle d'un ogre!

Voilà ce que montre Christiane Rancé dans son Tolstoï, admirable biographie intellectuelle dont le sous-titre se lit ainsi : Le pas de l'ogre. À propos de l'homme entier, elle explique: «Telle est sa nature d'ogre: il ne peut aimer, comprendre, croire que ce qu'il a dévoré, ingéré et assimilé par les sens — et la raison est son sixième sens.»

Si Tolstoï s'attache au christianisme, le fouille, le dénude, c'est qu'il y discerne la religiosité fraîche des peuples slaves et la beauté de la terre russe qu'il étreint toutes deux, comme la paysanne que, jeune seigneur, il déshabillait en pleine nature. En 1860, il note: «L'idée m'est venue d'écrire un évangile matérialiste, la vie d'un Christ matérialiste.»

Ce désir d'une curieuse religion sans dogmes, presque athée, jaillit en lui lors des obsèques de son frère aîné. Comme Christiane Rancé l'a si justement mis en relief, l'obsession de la mort et surtout la rencontre hallucinatoire du néant que Tolstoï fait une nuit de 1869 dans une auberge d'Arzamas, bourg de la région de Nijni-Novgorod, déterminent l'oeuvre de l'écrivain et du penseur.

Grâce aux correspondances esthétiques et philosophiques que la biographe fait ressortir, les nouvelles et les romans du créateur éclairent ses essais, son journal et ses lettres. Dans Guerre et Paix, André Bolkonski, blessé sur le champ de bataille, voit sa mort imminente comme une délivrance, un «réveil», mais dans Anna Karénine, l'héroïne éponyme quitte son mari pour son amant et finit par se suicider, car elle constate que ce dernier ne l'aime plus: «Là où finit l'amour commence le dégoût.»

Comment, dans ces deux fresques immenses de Tolstoï, la première publiée entre 1865 et 1869, l'autre entre 1873 et 1877, la mort a-t-elle pu passer d'une aurore secrète à la fin la plus noire? À cause de la nuit d'Arzamas qui sépare la gestation des oeuvres.

La vision cauchemardesque du néant pousse l'écrivain à devenir le penseur qui épure la morale et la spiritualité jusqu'à leur extrême limite pour tenter d'en faire le bien intime de chaque individu autant que le bien commun de l'humanité entière, au-delà de toutes les cultures et de toutes les religions. En ce sens, rien ne résume mieux Tolstoï que la formule par laquelle Maxime Gorki le désigna: l'«homme-humanité».

Et on ne trouve guère de plus lumineuse synthèse du tolstoïsme que les mots du maître lui-même, excommunié par l'Église orthodoxe russe en 1901, qu'il écrivit dans Confession (1879): « "Tu es dans le mensonge et, moi, je suis dans la vérité" est la parole la plus cruelle qu'un homme puisse adresser à un autre.» L'anarchisme, le pacifisme, l'utopisme du penseur en découlent: rejet de l'inégalité sociale, de la peine de mort, de l'armée, de l'État, du mariage, de l'argent...

Il ne faudrait pas oublier l'insistance de Tolstoï sur la fugacité des théories scientifiques, à ses yeux, futur «objet inépuisable de dérision et de pitié». Cette conviction annonce le refus du totalitarisme soviétique, système qui, créé après la mort de l'écrivain, prétendra se fonder sur la science.

Boris Pasternak, premier des grands dissidents du communisme et admirateur de Tolstoï, évoquera, au sujet de celui-ci, «une originalité allant jusqu'au paradoxe, et qui ne ressemblait à aucune autre». Lorsqu'en 1971 un millier de jeunes Russes se rassembleront la nuit, près de Moscou, pour réciter des poèmes de Pasternak en signe de protestation contre le régime soviétique, leur douce folie sera tolstoïenne.

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TOLSTOÏ
Christiane Rancé
Les éditions du Seuil
Paris, 2010, 272 pages

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