Lire (et écrire) Tolstoï aujourd'hui

Passionné par Tolstoï, Jay Parini est poète, écrivain et professeur à l'Université de Middlebury, dans le Vermont. Il signe Une année dans la vie de Tolstoï, publié en dix-sept pays. Ce récit des derniers moments du célèbre écrivain russe, envisagé de différents points de vues, est un roman historique exceptionnel. Pour Jay Parini, Tolstoï demeure un incontournable de la littérature, un nord magnétique pour les lecteurs comme pour les auteurs.

«Il faut lire Tolstoï encore car il est des très grands auteurs, dans les mêmes rangs qu'Homère, Shakespeare, Dante et Victor Hugo. Il a inventé le réalisme moderne, au-delà même de Charles Dickens, qui finalement écrivait des caricatures, des romans comiques à la vision exagérée. Tolstoï avait une vision absolue de la réalité. Il cherchait une façon d'écrire la fiction, de résumer, en sorte, le monde - et c'est une illusion mais il tentait d'écrire un monde qui serait semblable au monde réel, aussi complexe.»

Pour Jay Parini, Tolstoï démontre une rare compréhension de l'histoire. «Guerre et Paix n'est pas seulement un roman à personnages, à pions qui bougent sur le grand échiquier, mais un livre qui saisit les petits mouvements de l'histoire, et comment les vies individuelles interagissent avec les forces historiques. Tolstoï est encore pour moi l'auteur russe suprême du XIXe siècle. Et j'ose penser que Nabokov serait d'accord.»

L'impact de Tolstoï serait-il sous-estimé? «Je crois que oui. On peut prendre en exemple certains auteurs américains contemporains, comme le jeune Jonathan Franzen et son best-seller Freedom qui réfère constamment à Tolstoï. Tolstoï est le repère pour les écrivains de romans réalistes. On peut nommer, du côté anglophone, Dickens et George Elliot, Herman Manville, F. Scott Fitzgerald, mais dans le portrait de la littérature mondiale, les racines du réalisme ramène à Anna Karénine, Guerre et Paix et La mort d'Ivan Ilitch. Des romans qui parlent des relations humaines, de la société au sens large et ses différents cercles. Après sa conversion, il touche à l'âme humaine, à la relation à Dieu et comment nous devons, finalement, vivre nos vies.»

Une année dans la vie de Tolstoï est un roman cubiste, comme Picasso le définissait: une danse autour du sujet. «Je parle de Tolstoï, du point de vue de six personnages qui rapportent tous la même histoire. Sa femme Sophia, sa jeune secrétaire, sa fille, son médecin, son éditeur, etc. J'ai invoqué plusieurs personnages, des perspectives différentes pour tenter de traquer qui était Leon Tolstoï, cet être très déchiré. Il faut se rappeler qu'après l'écriture de Guerre et Paix et d'Anna Karénine, après sa conversion à sa bizarre et personnelle version du christianisme, il s'est mis à prêcher la chasteté et la pauvreté, des vertus qui n'étaient pas son fort... Il a eu treize enfants... Pour la pauvreté, sa femme lui répondait "Écoute, tu es comte, tu habites ce merveilleux domaine desservi par une trentaine de domestiques, des milliers de paysans travaillent sur ta ferme, cette maison seule est sur un terrain de 4000 acres et tu as une maison de ville à Moscou... Est-ce ça, ta pauvreté?" Toltsoï était noyé de contradictions, déchiré entre sa vision de la pureté d'un côté, sa vie, sa femme et sa famille de l'autre.»

Être complexe, profondément tourmenté comme le révèlent les pages de son journal, Tolstoï est sans cesse déchiré entre les circonstances de sa vie et ses idéaux. Jay Parini l'a bien saisi.

À voir en vidéo