Un livre numérique timide mais déterminé

Il faudrait peut-être juste laisser le combat entre le livre numérique et le livre papier suivre le cours naturel de l’évolution.<br />
Photo: Agence Reuters Alex Grimm Il faudrait peut-être juste laisser le combat entre le livre numérique et le livre papier suivre le cours naturel de l’évolution.

Le livre numérique est sur toutes les lèvres. Il tente avec force de se lover dans le creux des mains. Il intimide le livre papier avec son arrogante jeunesse et sa fougue de jeune premier. Il prétend porter la parole de milliers d'auteurs en restant léger comme une plume. Il défie ses détracteurs, mais leur fait la danse de la séduction tout autant. Mais que peut-il? Que pourra-t-il? Que sera-t-il, cet obscur objet?

En octobre dernier, la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) a organisé à Québec une rencontre entre plusieurs acteurs du milieu de la littérature afin de parler livre numérique. L'organisme tend l'oreille pour écouter et comprendre comment «les industries culturelles vont se positionner à l'avenir face au numérique», dit Clément Laberge, vice-président des services d'édition numérique chez De Marque et coordonnateur du projet d'Entrepôt numérique de l'Association nationale des éditeurs de livre (ANEL). Il a été mandaté par la SODEC pour piloter ces rencontres.

M. Laberge est d'avis que l'on ne peut pas seulement transposer les modèles d'encadrement du livre papier au livre numérique, que la révolution numérique devrait être vue comme un grand laboratoire et qu'il est temps de faire des expériences.

Et peut-être aussi de rêvasser un peu et de se demander: où presserait-on les feuilles rouges d'automne égarées ou les pétales de roses offertes si les volumineux dictionnaires disparaissaient de nos étagères? Serait-il possible de numériser les livres de sa collection personnelle pour transmettre aux enfants les annotations de leurs grands-parents ou les mots d'amour écrits à la première page de leur Proust ou de leur Molière?

Peut-être que, dans une salle de classe après le dîner et les taquineries dans le couloir, les poèmes de Gaston Miron envoûteraient mieux les élèves s'ils étaient accompagnés, entre deux vers, en deux clics, de la voix de Chloé Sainte-Marie ou de Vincent Vallières?

Si malgré une tempête de neige inattendue qui bloquerait les routes, fermerait les écoles, immobiliserait les enfants, il était toujours possible de bouquiner, de feuilleter Le Petit Prince et de leur demander s'ils voient l'éléphant dans l'estomac du boa?

Un livre numérique aurait des ailes pour arriver jusqu'à Ramallah sans traverser le mur de séparation, évitant ainsi quelques éternités aux douanes?

Préserver le pouvoir des mots

Dans le cas où le livre papier disparaîtrait, que feraient les auteurs pendant les séances de dédicaces? Où Annie Groovie dessinerait-elle Léon, son petit cyclope? Où s'apposeraient les signatures? Peut-être que les auteurs devront alors, à leur tour, toucher leurs lecteurs en signant sur une parcelle de leur peau, en serrant leurs deux mains ou en les étreignant tendrement.

Mais en toute fin de compte, l'enjeu ne se trouverait peut-être pas dans le positionnement du livre numérique mais dans la préservation du pouvoir des mots. Le défi serait de rassurer les lecteurs que l'image qu'ils se font du baiser déposé sur une épaule moite décrit avec les mots d'Ohran Pamuk provoque plus de frissons que celle proposée par un réalisateur cinématographique. Ou que le cri du roi Lion retentit plus fort en dessous d'une couverture avec une lampe de poche qu'à partir des haut-parleurs d'un écran plasma.

Bref, il faudrait peut-être juste célébrer les lecteurs, les choyer, les charmer, car ils sont une espèce précieuse et rare comme dirait Dany Laferrière, et laisser le combat entre le livre numérique et le livre papier poursuivre le cours naturel de l'évolution.

Percée, enjeu et perspective

L'enjeu est important, même si l'avancée du livre numérique est encore timide. Aux États-Unis, la part de marché est de 12 % et devrait doubler l'année prochaine. En France, ce livre numérique représente 2 % du volume des ventes, contre moins de 1 % au Québec.

Il y a ensuite la perspective: un imprimeur de taille moyenne produit de 6 à 7 millions de copies de livres papier par année pour, en moyenne, 500 titres par semaine. En comparaison, au Québec, l'Entrepôt numérique, dans lequel une cinquantaine d'éditeurs viennent déposer leurs titres numérisés pour diffusion en ligne, offre 3500 titres qui ont fait l'objet de 6000 téléchargements depuis son ouverture en août 2009. Il est à noter que cet entrepôt a toutefois enregistré 300 000 feuilletages d'extraits depuis ses débuts, ce qui montre bien qu'en matière de bouquin numérique, la curiosité est là mais ne va plus loin: on regarde, mais on ne touche pas trop.

La grande chaîne de librairies Indigo l'a démontré la semaine dernière en dévoilant des résultats économiques étonnants. Au deuxième trimestre de son exercice fiscal en cours, les ventes en ligne de livres ont diminué de 1,4 million de dollars, a indiqué l'entreprise en attribuant cette perte de 7 % aux consommateurs qui «de plus en plus se tournent vers le livre électronique». Un transfert perceptible mais pas encore payant.

Le livre numérique n'est pas entièrement responsable de la perte, bien sûr. Mais il est clair qu'il est à l'étape de gestation, gestation dont le portrait, comme une image échographique, nous donne des pistes sans en révéler les détails, puisque le temps et les lecteurs sont encore en train de les définir.

Le président de l'entreprise Marquis-Imprimeur, Serge Loubier, s'intéresse à la numérisation du livre. Il vient d'ailleurs de participer à la fusion de deux joueurs importants dans le domaine, Interscript et Infoscan, qui forment désormais «la plus grande entreprise de numérisation d'imprimés au Canada», dit-il, tout en soulignant que le livre, à l'avenir, va être éclaté avec les technologies.

Éclaté ou pas, dans les dernières années, la NASA a embauché un philosophe pour tenter de répondre à une importante question: pourquoi voulons-nous aller dans l'espace? L'industrie du livre peut en faire autant afin de mieux négocier son virage numérique.