Bande dessinée numérique - La difficile mise en image de la modernité

Quand la bande dessinée francophone se numérise...<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Quand la bande dessinée francophone se numérise...

C'est un peu gauche, mais c'est charmant. Depuis quelques mois, l'univers de la bande dessinée cherche lui aussi sa place dans les nouveaux espaces de communication, en faisant résonner le contenu de ses nombreux phylactères sur les écrans des iPad, iPhone et autres téléphones intelligents. Une mutation en cours avec en trame de fond des auteurs qui s'inquiètent, des consommateurs qui ne sont pas au rendez-vous et des éditeurs qui tâtonnent et trébuchent, parfois.

La transformation est timide. La semaine dernière, dans un AppleStore en ligne près chez vous, la bande dessinée francophone était en effet au coeur d'une petite trentaine d'applications censées donner vie à ces histoires en case... en format numérique. La nouvelle, l'information génère des milliers d'applications.

Contre 5,99 $, l'amateur de bulles et de modernité pouvait ainsi se frotter à quelques aventures de Gaston Lagaffe, en haute définition s'il vous plaît, à l'intégrale ou presque de Lucky Luke — à 7,99 $ pièce — ou encore à une centaine de nouveautés européennes en location pour 10 jours à 1,99 euros ou en vente à 4,99 euros pour un «accès permanent» sur le site d'Izneo, un libraire en ligne spécialisé dans la bédé numérique. Les éditeurs du Québec brillaient toutefois par leur absence.

«On observe et on se questionne, lance à l'autre bout du fil Frédéric Gauthier de La Pastèque, une jeune et dynamique maison d'édition montréalaise qui toutefois a déjà mis sur le marché trois titres de son vaste catalogue en format numérique. La migration de la bande dessinée du papier à l'écran n'est pas une chose facile. Et pour le moment, ce que l'on voit n'est pas très impressionnant.»

Le chemin naturel serait-il vraiment le bon? C'est la question qui s'impose désormais devant les adaptations numériques d'oeuvres initialement conçues pour le papier qui commencent à se multiplier dans l'écosystème en mouvement du livre. Le concept de planche, qui, avec les yeux, s'appréhende comme un tout à décomposer case par case, survivrait difficilement à la lecture sur l'écran d'un téléphone cellulaire ou d'une tablette, croit M. Gauthier. Trop de manipulation pour rendre le texte d'une bulle lisible, trop de déplacement d'images pour saisir une grande scène, une série de cases indissociables, trop d'attente entre deux changements de pages, trop de... «qui a la longue peut devenir frustrant», ajoute l'éditeur.

Des blogues et la Corée

Forcément, «la vérité est ailleurs», comme on disait dans le temps dans The X-Files, dont une version en bédé a été produite à la fin des années 90. Dans les blogues, bien sûr, où actuellement plusieurs bédéistes tentent de redéfinir quotidiennement les contours de leur milieu. L'Ostie d'chat, un espace virtuel alimenté par Iris et Zviane, deux jeunes talents du 9e art québécois, est du nombre. L'avenir passerait aussi par des titres conçus spécifiquement pour les nouveaux outils de communication comme Seoul District, une expérience intrigante de bédé numérique, tend à le démontrer.

L'objet littéraire dématérialisé, en version française, fait la promotion de l'action, de personnages avec les yeux bridés et de bagarres en pleine rue, le tout dans un format qui mélange dessins, cases en mouvement, gros plans, films, rencontres vidéo avec les auteurs. «Au Japon, en Corée du Sud, des titres imaginés et produits uniquement pour les téléphones intelligents sont devenus des best-sellers», dit Frédéric Gauthier qui n'écarte pas l'idée de marcher sur cette voie en cours de défrichage. «Dans ces espaces, la bande dessinée ne peut pas être statique. Mais elle ne doit pas tomber dans la surenchère d'effets et de gadget.»

Le changement est stressant. Surtout pour les bédéistes dont plusieurs se sont réunis au printemps dernier en Europe sous la houlette du Syndicat français des auteurs et des compositeurs pour lancer une pétition contre... les éditeurs. Ils sont accusés d'accélérer un mouvement sans tenir compte de leurs préoccupations. La question des droits d'auteur, dans ces formats, est l'une des plus criantes.

«C'est épeurant, en effet, résume le bédéiste Michel Rabagliati, père de la célèbre série Paul qui résiste encore et toujours à la numérisation de sa populaire série. Avec un livre imprimé, tu as un certain contrôle sur la diffusion. La numérisation va faciliter les échanges, oui, mais aussi, comme pour la musique, le piratage d'oeuvres. Et pour le moment, je ne veux pas composer avec ça.»

Le risque est réel. Déjà, dans les espaces consacrés au piratage, plusieurs grandes séries s'exposent sans vergogne (Gaston Lagaffe, Achille Talon, Spirou, Tintin et des tonnes de mangas y ont été aperçus). Mais, comme pour la musique, ce trait trop gras dans la marge ne devrait pas trop nuire à l'écriture de l'histoire principale qui pour le moment pose ses paragraphes doucement sur la page. Au Québec, du moins.

Les chiffres sont sans équivoque. Les trois titres numérisés de La Pastèque, offerts dans les magasins en ligne de type Archambault, Renaud-Bray ou L'entrepôt numérique, trouvent pour le moment preneur au rythme de 6 à 10 exemplaires par... mois, dit M. Gauthier. Deux nouveautés, dont Valentin de Girard et Pelletier et Justine d'Iris, doivent prochainement trouver une existence dans ce format pour presque doubler la mise. «Salade flambée et graisse de pneumatique!», dirait le Concombre masqué!
2 commentaires
  • maxime belley - Inscrit 15 novembre 2010 17 h 33

    embrasser ou résister au changement?

    Le papier et le numérique peuvent être complémentaires.

  • Joseph BEHE - Inscrit 26 novembre 2010 13 h 46

    de quoi parle-t-on ?

    Certes vous avez évoqué le distinguo, mais pas assez clairement :

    Parle-t-on de bandes dessinées "papier" adaptées plus ou moins bien à la lecture numérique ?
    Parle-t-on de bandes dessinées créées pour être lues sur un écran ?

    la différence est abyssale mais aujourd'hui aucune des deux n'est satisfaisante : d'un côté on a un costume mal taillé, de l'autre on cherche de nouveaux tailleurs...

    Définitivement NON, la BD numérique, ce n'est pas ce qu'on en voit aujourd'hui.
    Pour faire une autre comparaison : c'est un peu comme au début du cinéma, quand on filmait des scènes de théâtre ou des illusionnistes. Le vrai langage du cinéma a été inventé un peu plus tard...
    La BD pour écran aura-t-elle un succès comparable à la BD papier ?
    il est bien trop tôt pour faire des pronostics.

    Le changement de médium n'est pas stressant car l'invention d'un nouveau langage est terriblement excitante. Beaucoup d'auteurs sont ravis de cette situation.
    Ce qui est stressant, c'est la façon dont les éditeurs envisagent le marché.