Dieu et moi seuls pouvons

Francis Bacon (1909-1992). Étude de portrait (détail), 1971. Collection privée.<br />
Photo: Newscom Francis Bacon (1909-1992). Étude de portrait (détail), 1971. Collection privée.

Patrick Senécal signe Contre Dieu, une novella, comme une longue phrase soufflée sur cent pages pour dire la chute d'un homme qui, dans l'insupportable douleur de rester vivant quand tous ceux qu'il aime sont fauchés d'un trait, se révolte contre la vie même, jusqu'à devenir un dieu mauvais.

Patrick Senécal trempe dans le roman noir depuis ses débuts: Sur le seuil, Les Sept Jours du talion, Le Vide, Hell.com (Alire), et même Sept comme Setteur (La Bagnole), pour les enfants, sont autant de plongées dans la littérature des ténèbres. «Pour moi, explique l'auteur en entrevue, la littérature noire est une façon d'appréhender la vie. Ça demande une certaine lucidité, une façon de ne pas s'aveugler. Je suis sans doute heureux dans la vie parce que je suis capable, dans mes livres, de dompter le pire.»

Le roman noir impose ses punchs, veut provoquer des émotions chez le lecteur. Avec force sexe et sang s'il le faut. «J'aime la provocation liée à des idées, celle qui sert à ébranler les institutions», poursuit Senécal, les cheveux en bataille, le débit rapide dans ce café du Plateau où il est arrivé à la course, bloqué par le trafic matinal.

Le village des Schtroumphs

«J'aime déstabiliser les bien-pensants, troubler les bourgeois. C'est un peu comme mettre la tête d'un chien dans son caca, se rappeler qu'on ne vit pas dans le village des Schtroumpfs. Parler de la noirceur humaine me donne une impression de la contrôler. Je sais que je ne peux pas gagner contre la mort, mais je ne peux pas l'oublier non plus. Je la considère comme l'adversaire qu'elle est.»

Si Dieu existait, il faudrait s'en débarrasser

Dans Contre Dieu, il y a moins de sexe et moins de sang, pourtant. «Je ne veux pas tomber dans la caricature de moi-même, pousser juste pour pousser plus loin.» Mais une violence encore aiguë, un deuil mâle poussé à son paroxysme, tout en colères, ruades et brutalité. Le personnage, innommé, se dresse contre ce dieu Hasard qu'il juge injuste. «Ce n'est pas le dieu catholique, précise Senécal, c'est une idée de la justice, du fait qu'on a l'impression dans la religion catholique que, si on mène une bonne vie, on va être récompensé à la fin.» Un concept moral? «Je ne suis pas moralisateur, mais, oui, je pose des questions morales.»

Le personnage, dans un contre-exorcisme, en cherchant le trouble et en voulant contaminer les autres de sa douleur, devient diable. «Les résultats de ses gestes n'ont pas de logique. Il croit qu'il devient un agent du chaos alors qu'il n'est qu'un semeur de chaos, sans comprendre la contradiction. Il descend la pente, il fait le choix de la descendre de plus en plus vite, même s'il sait qu'il va finir par se heurter à un mur. Je crois que mon personnage a tort. Il se venge de la vie, crée une chaîne de décisions interventionnistes qui entraîne le malheur, devient lui-même un petit dieu meurtrier, à l'image de celui contre lequel il se révolte si furieusement.»

Dieu et moi seuls pouvons


Un dieu dans le dieu dans le dieu, puisque «tous les écrivains jouent un peu à Dieu», admet l'auteur. «Quand j'écris, je suis vraiment en contrôle. Je ne suis pas du tout schizophrène comme écrivain, mes personnages ne me parlent pas, ne prennent jamais le dessus. Je suis extrêmement conscient que je les ai créés et que je peux en faire ce que je veux.»

Aucun trouble d'auteur, donc, à quasiment torturer ce personnage qui refuse mains tendues et compassion: «tu ne cherches aucune aide, tu ne cherches personne, et ta voix est sèche, ta voix est dure, ta voix roule dans sa propre absence de résonance», écrit Senécal, «tu n'es pas en état de choc, tu n'erres pas, tu es en guerre», «tu ne sais pas trop ce que tu as voulu, lâcher, juste lâcher», poursuit-il dans cette obsessive narration, à peine tranchée, et toujours abruptement, de rares dialogues, cette «réalité qui vient couper la voix intérieure».

Pas un seul point de ponctuation: «C'est la première fois que je lis des parties à voix haute pour entendre le rythme, voir comment ça sonne, tester le jeu des répétitions. Je me méfie des coquetteries littéraires. Mais, comme dans Le Vide, quand j'ai décidé de désordonner les chapitres, c'est que ça résout une question pour moi. Je revendique la littérature populaire, c'est ce que je fais, mais une littérature populaire noble, où l'écrivain continue de faire ce qu'il a envie de faire et ne se met pas au service du lecteur», dit celui qui a récemment jeté un livre de Marguerite Duras à bout de bras, «agacé par le trop pointu, le fait que ça s'adresse trop à la tête et pas assez au coeur». Son admiration, il la garde pour Albert Camus, Émile Zola. «J'aime beaucoup James Ellroy, mais chaque fois que je lis de la littérature de genre, je peux me reconnaître dans la façon de fabriquer la narration. Je suis plus admiratif de ce que je n'arrive pas à faire; je suis complètement soufflé par Romain Gary, par exemple.»

Écriture et grands écrans

Patrick Senécal est un des auteurs québécois les plus adaptés au cinéma. Sur le seuil, 5150 rue des Ormes, Les Sept Jours du talion ont été transposés au grand écran. L'expérience a-t-elle influencé son écriture? «J'espère que non, dit-il, tout sourire, car c'est une écriture de compromis, où l'intériorité n'est pas possible. Je veux garder la liberté qui vient avec le roman. Le cinéma m'a peut-être appris à être plus concis. J'ai tendance à être bavard dans mes romans — ce qui n'est vraiment pas le cas dans Contre Dieu», précise celui qui aime se surprendre dans l'écriture, revenir là où on l'attend moins.

Il commence donc déjà une prochaine série de romans trash-fantastiques-surnaturels-humoristiques sur la vie de cégep, du point de vue de professeurs politically incorrects. «C'est vrai que j'angoisse sur la mort, la mienne et celle des autres. La prochaine série va me permettre de sortir du cercle vicieux "j'écris sur la mort parce qu'elle m'obsède, elle m'obsède parce que j'écris sur elle".» Et Senécal de désamorcer son propre discours en citant Neil Diamond, qui «ne se disait pas convaincu que c'est une façon sérieuse de gagner sa vie, de raconter des histoires»...

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Contre Dieu
Patrick Senécal
Coups de tête
Montréal, 2010, 128 pages

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Rectificatif du 20 novembre 2010
Dans l'entrevue de Patrick Sénécal, la citation «Je ne suis pas convaincu que c'est une façon sérieuse de gagner sa vie, de raconter des histoires...» aurait dû être attribuée au romancier britannique Neil Gaiman. Toutes nos excuses.

6 commentaires
  • Georges Allaire - Inscrit 13 novembre 2010 00 h 49

    Quand on balbidieu.

    Si on est contre Dieu, c'est que Dieu existe. Sinon, on est contre rien. Si Dieu n'existe pas, pourquoi réclamer une joie de rien et se plaindre d'une souffrance qui n'est finalement qu'une contrariété fondée sur rien? Si Dieu existe, il ne reste que le con dans le contre pour chevaucher le temps qui meurt à l'encontre de la demeure du Présent.

    Un auteur qui maîtrise des mots et des idées flottantes habite s’essouffle dans une bulle sans vie et n'intéresse finalement que des gens sans intérêt. Quand on est uniquement l'intérêt de gens sans intérêt, on est en pure perte sans capital.

    Un dieu volage volera toujours ses cupides serviteurs tout en n’amassant que leur pauvreté.

  • Marilyne Léveillé - Inscrite 13 novembre 2010 10 h 17

    Encore en pantouffle et..

    ... j'ai déjà envie de courir l'acheter!!!

    Haaaa! Ce Patrick! Ce qu'il nous pousse à faire!! :P

  • Bartoloco - Inscrit 13 novembre 2010 19 h 12

    contre Dieu

    @ M. Allaire.

    Entièrement d'accord avec vous.

  • Pierre Coutu - Inscrit 14 novembre 2010 13 h 07

    @Allaire

    Visiblement, à part le titre, vous n'avez pas lu l'article.

    Contre Dieu? Sans intérêt, vraiment? Alors on en fait quoi? Du livre ou du type, du pareil au même pour vous, j'imagine. Le bûcher? Hop avec les homos et les avorteurs? Vos pirouettes pseudo-philosophiques voilent un intégrisme religieux nauséabond et un obscurantisme d'outre-tombe...

    Tiens, moi aussi j'ai envie de l'acheter ce bouquin!

  • d.lauzon - Inscrite 14 novembre 2010 22 h 31

    L'influence de nos lectures

    M. Patrick Sénécal a déjà dit dans une interview qu'étant jeune, il lisait beaucoup de livres ténébreux. Selon moi, il se sert de l'écriture pour se libérer de cette noirceur dont il fut imprégné pour vivre normalement. Cependant, les lecteurs qui se laissent à leur tour toucher par ce genre de lecture n'en sauront que faire. A moins qu'ils se mettent à écrire à leur tour des histoires macabres qui vont polluer le cerveau d'autres lecteurs.

    Je crois fermement en Dieu et à l'énergie Divine et l'état de grâce que l'on peut sentir dans des moments privilégiés ne peuvent pas être ressentis par ceux qui n'y croient pas ou qui s'obstinent à regarder dans la direction opposée.