Alain Beaulieu au-dessous du volcan

Exilé volontaire (par amour et par hasard) dans un village situé au pied d'un volcan, un postier mélancolique qui aime la poésie et la solitude nous raconte sa singulière histoire. Passila, c'est le nom de ce personnage à la «personnalité plutôt discrète et délétère», est muté à sa demande à Ludovia après la disparition soudaine et mystérieuse du précédent responsable local du bureau de poste.

Il nous fait surtout le récit de son arrivée dans ce village d'un pays imaginaire gangrené par la corruption et la violence. Un pays «flou» qui pourrait être aussi bien la Colombie que le Mexique, ou l'un des petits États d'Amérique centrale. Pris entre les deux feux d'une situation locale qui le dépasse, écartelé entre deux clans radicalement opposés, ballotté une nouvelle fois dans les impénétrables jeux de l'amour, Passila tente de rester à flot malgré les remous qu'entraîne son arrivée à Ludovia.

Éruption et insurrection

Alain Beaulieu dose habilement les insinuations et les fausses pistes, déguise les menaces d'éruption volcanique et d'insurrection politique, recouvre tout son roman d'un efficace voile de brouillard qui nous garde en haleine jusqu'à la toute fin. Et même au-delà.

«J'avais le goût de me mettre en danger», confie Alain Beaulieu, rencontré dans un café de Québec. Cette volonté, il l'avait déjà exprimée de façon métaphorique dans Le Dernier Chapitre, un texte paru dans la revue Études littéraires en 2008 (http://id.erudit.org/iderudit/037616ar) où il raconte une journée pendant laquelle il revisite les lieux de ses romans précédents, à Québec, accompagné de tous ses personnages qui l'abandonnent les uns après les autres. L'écrivain est laissé à lui-même, libre de refaire sa vie, de bousculer son imaginaire et son écriture.

«Je voulais aller voir ailleurs, raconte celui qui est professeur de création littéraire à l'Université Laval depuis 2007. J'avais l'impression d'avoir fait le tour de mon jardin. Il faut dire aussi que j'avais voyagé au cours des dernières années.» Mais Alain Beaulieu ne s'en cache pas: ancrer sa fiction ailleurs répondait aussi à une volonté de s'éloigner d'un Québec qui le déçoit.

«J'ai aujourd'hui 48 ans. C'est donc dire que la première fois où j'ai voté, c'était lors du référendum de 1980. Toute mon adolescence a été bercée par l'élan politique des années 1970. Je croyais réellement que la vie politique allait toujours être aussi effervescente. Mais depuis 1995, on ne peut pas dire qu'il se passe grand-chose ici qui soit socialement stimulant... Disons seulement que je suis content d'avoir fait ma jeunesse à cette époque-là.»

En plus de ce sentiment de «fatigue» sociopolitique, l'écrivain éprouvait aussi l'envie très marquée de bousculer ses habitudes. «C'est le premier roman que j'ai écrit sans plan, poursuit-il. Ça m'a fait écrire une histoire qui est très différente de celles que j'écrivais d'ordinaire. Et comme il n'y avait pas de personnages québécois dans l'histoire, le roman est aussi écrit dans un français un peu plus standard. On n'imagine pas, par exemple, quelqu'un de l'Amérique centrale se mettre à sacrer...»

Mais des traits bien connus persistent sous le maquillage exotique et demeurent visibles. «Moi qui pensais m'éloigner du Québec, j'y ai peut-être été ramené inconsciemment à cause de la question nationale. Le personnage est ambivalent, incapable de se situer par rapport aux deux clans; il aurait pu pencher d'un bord ou de l'autre.»

Ici comme ailleurs, la révolte gronde, la pauvreté et les inégalités existent, tous le savent, mais le confort est tel que cette volonté de changement reste le plus souvent lettre morte. «La révolte ne trouve pas le moyen de s'exprimer parce qu'elle implique aussi le risque de perdre des choses.» En quittant sa zone de confort, Alain Beaulieu a fait quant à lui le pari — réussi — de renouveler son écriture.

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Collaborateur du Devoir

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Le postier Passila
Alain Beaulieu
Actes Sud/Leméac
Arles (France)/Montréal,
2010, 192 pages