Shlomo Sand et le grand débat israélien

Lire les travaux de l'historien Shlomo Sand, c'est d'abord aller à la rencontre de la démocratie israélienne: que des thèses aussi résolument opposées à la politique actuelle d'Israël puissent être publiées et discutées en Israël donne une bonne mesure de la qualité de sa vie démocratique.

Né en 1946 à Linz, dans une famille de déportés, Shlomo Sand a grandi en Israël et s'est formé en France avec une thèse sur Georges Sorel. Proche de Pierre Vidal-Naquet, qui signe dans son dernier livre une belle préface, il enseigne à l'Université de Tel-Aviv depuis 1985. Son travail des dernières années se concentre sur l'analyse du mythe national israélien. Dans son essai de 2008 (Comment le peuple juif fut inventé, Flammarion, «Champs»), il propose une réinterprétation de l'histoire de l'exil de la Palestine. Son enquête historiographique veut montrer que cet exil est plutôt une construction chrétienne, destinée à justifier la représentation du peuple juif comme peuple errant, et que le peuple juif actuel est en fait le descendant d'immigrants convertis, les Palestiniens étant pour leur part les descendants historiques des Hébreux, dont ils partagent l'héritage sémitique.

Vivement contestée, cette thèse a donné lieu à un débat où plusieurs intellectuels européens et israéliens se sont engagés. Dans le contexte politique où le premier ministre Nétanyahou proposait, encore récemment, la reconnaissance d'Israël comme terre et foyer national du peuple juif, les études de Shlomo Sand, qui a milité pour la création d'un État binational, sont reçues comme de véritables attaques du projet national.

L'historien prétend en effet que la construction de ce discours national, élaboré principalement au XIXe siècle par les penseurs sionistes, est d'abord tributaire du nationalisme européen et ne possède aucune racine ancienne. Dans son dernier essai, il présente d'abord un récit autobiographique pour clarifier son «lieu de parole»: de ses origines communistes à l'expérience traumatisante de la guerre des Six Jours, il expose les raisons de ses positions antisionistes et dénonce le maintien de l'État israélien comme État juif, à ses yeux une idéologie néfaste et dépourvue de fondements historiques. Il plaide pour une citoyenneté plurielle et ouverte.

Intellectuels et démocratie

Le coeur de l'ouvrage réside dans une longue et méticuleuse analyse du rôle des intellectuels dans la démocratie israélienne. Se fondant sur les travaux d'E. Gellner et de B. Anderson, Sand montre le rôle central des intellectuels juifs de l'Europe centrale et orientale dans la construction d'un imaginaire national, d'abord soucieux de récupérer à son profit une histoire de déracinement et d'exil. Passant en revue les principales étapes du développement du sionisme européen, il souligne que la majorité des intellectuels israéliens adhèrent, encore aujourd'hui, à cette représentation «ethno-nationale» héritée du sionisme européen. Tous, ou presque, préfèrent une «identité holiste exclusive» à une ouverture républicaine, capable d'accueillir les différences. On lira avec beaucoup d'intérêt son exposé de la contribution des élites à la renaissance de la langue biblique, notamment sous l'influence d'Eliezer Ben Yehuda, tout comme ses analyses du rôle des écrivains, héritiers de la culture littéraire des pionniers. On pense par exemple au poète Nathan Alterman. Sand fait aussi sa place au mouvement des intellectuels «cananéens», porteurs d'une critique du nationalisme ethnique et qui ont influencé des penseurs comme Amos Kenan et Uri Avneri, ardents défenseurs d'un pluralisme culturel et politique.

Bien que cette histoire illustre la grande richesse du débat historique, elle ne peut que mettre en relief la force des positions qui ont acquis depuis en Israël le statut d'une politique hégémonique: la colonisation menée selon le programme méthodique d'une campagne annexionniste fondée sur la «libération» des terres ancestrales et la valorisation d'un droit exclusif pour les «juifs» ethniques, dont un des effets les plus visibles est la réoccupation de Jérusalem-Est. L'historien discute certes l'importance de la contribution des intellectuels regroupés dans «La Paix maintenant», tout comme celle des intellectuels dits «post-sionistes», mais son analyse montre le cheminement victorieux du sionisme, envers et contre tout.

On rencontre dans ce livre un nombre impressionnant d'intellectuels de toutes allégeances: leurs travaux, pour la plupart non traduits, témoignent certainement par leur nombre de la très grande vitalité du débat national. Pensons seulement à Anton Shammas, un écrivain traduit en langue française et défenseur d'un État israélien civique, et, à l'opposé, à Benny Morris, traduit en anglais, qui suggéra un moment d'enfermer les Palestiniens dans des cages! Tout le spectre des opinions est présent dans ce livre et la grande question de l'auteur revient de manière lancinante: pourquoi un si grand nombre d'intellectuels, réputés critiques, acceptent-ils le récit mythique du foyer national? À quelles sources cet essentialisme ethnique peut-il encore puiser? Comment le récit de cet exil (Galut), un récit qui ne résiste pas à l'examen historiographique selon Sand, peut-il encore se maintenir? L'expression même de «terre d'Israël» n'est-elle pas, elle aussi, le résultat d'une fiction hébraïque sous la plume de David Ben Gourion? Le chapitre final sur le post-sionisme montre que ce débat n'est pas près de s'éteindre, et on ne peut qu'être reconnaissant à Shlomo Sand de rendre possible une connaissance de première main de ses principaux acteurs.

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Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Gebe Tremblay - Inscrit 6 novembre 2010 15 h 31

    Les découvertes archéologiques parlent d'elles mêmes

    Les découvertes des fouilles en Palestinne démontrent que le peuple hébreux au temps du supposé exil ne faisait pas plus de 5,000 âmes. Or, le récit raconte l'exil de 600,000 hébreux dans le désert. Un tel nombre aurait été tout un événement en Égypte qui ne comptait alors que 2, 300, 000 âmes !

    600,000 âmes c'est une grosse ville à cette époque. Les nombreuses tribus de bédoins nomades du désert formaient des groupes de pas plus de quelques centaines à un millier au gros maximum. Et ceux-ci ont laisser des traces. Or, ces 600,000 hébreux n'ont pas laisser la moindre trace physique ni même historique.

    Les événements importants en Égypte sont inscrits dans la pierre. Un tel événement de l'exil de près du tiers de la population aurait été noté partout au Moyen Orient et même en Asie !

    C'est la démocratie britannique qu'il faut questionner d'avoir ainsi décrété que la Palestine est une terre donnée par Dieu aux hébreux ! On est très loin de la laïcité, là !

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 7 novembre 2010 09 h 12

    la terre ancestrale....lol

    "les juifs, écrit Sand, ne sont pas les descendants du peuple ancien qui vivait dans le royaume de Judée à l’époque du premier et du second Temple. Ils tirent leur origine de peuples variés qui se sont convertis au cours de l’Histoire en divers lieux du bassin méditerranéen et régions voisines. Non seulement les Juifs d’Afrique du Nord descendraient pour la plupart de païens convertis, mais aussi les Juifs yéménites (vestiges du royaume Himyarite, dans la péninsule arabique, qui s’était converti au judaïsme au quatrième siècle) et les Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est (des réfugiés du royaume khazar converti au huitième siècle).