Doit-on réhabiliter Duplessis?

Caricaturiste au Devoir au cours des années 1950, Robert LaPalme (1908-1997) multiplie les charges contre celui qui, à son sens, symbolise l’obscurantisme: Maurice Le Noblet Duplessis. Le premier ministre s’en prendra régulièrement au Devoir.
Photo: Archives Le Devoir Caricaturiste au Devoir au cours des années 1950, Robert LaPalme (1908-1997) multiplie les charges contre celui qui, à son sens, symbolise l’obscurantisme: Maurice Le Noblet Duplessis. Le premier ministre s’en prendra régulièrement au Devoir.

Effacera-t-on de notre imaginaire la Grande Noirceur associée à Maurice Duplessis? L'un de nos intellectuels, Jean-Charles Falardeau, discernait en ce politicien de droite la nuit «mérovingienne» du Québec. La comparaison avec le Moyen Âge le plus reculé semblait farfelue. Elle ne correspondait pas aux idées des communistes, en qui Duplessis voyait ses pires ennemis, mais à celles d'un historien français éminent, catholique avoué.

Il s'agissait d'Henri-Irénée Marrou, qui visita le Québec au moment où gouvernait le premier ministre unioniste, dont le cinquantenaire de la mort donna lieu en 2009 à un colloque important. Dans Duplessis, son milieu, son époque, ouvrage issu de ce débat et publié sous la direction de Xavier Gélinas et Lucia Ferretti, l'un des 32 collaborateurs, Ivan Carel, traite notamment de Marrou, intellectuel rattaché à la revue parisienne Esprit, dont le catholicisme éclairé influença notre intelligentsia, surtout après 1945.

Avec humour et finesse, Carel analyse l'apport des références historiques hexagonales dans l'élaboration, chez nous, de l'image de la Grande Noirceur. Il le fait en sachant que le populisme nord-américain et l'anti-intellectualisme de Maurice Duplessis (1890-1959) se rapprochent plus, pour des Européens, d'une barbarie infantile que d'une droite raffinée d'allure maurassienne.

Mieux que quiconque, Denis Vaugeois définit ce politicien trifluvien: «Bien élevé mais toujours un peu rustre.» Il se demande toutefois si l'on ne devrait pas réhabiliter l'homme qui a défendu l'autonomie provinciale, enrichi et modernisé le Québec en y rapatriant une partie du pouvoir d'imposition dont le fédéral s'était emparé pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Comme Vaugeois, d'autres collaborateurs penchent pour un dédouanement, en particulier les rigoureux Pierre Louis Lapointe (chapitre sur l'électrification rurale) et Stéphane Savard (sur Hydro-Québec de 1944 à 1959). Néanmoins, le livre a le mérite d'accueillir les solides contributions, moins indulgentes, de Frédéric Boily (sur le populisme), de Frédéric Lemieux (sur la férocité parlementaire), d'Yves Lever (sur l'affreuse censure du cinéma)...

En définitive, le bilan est plus négatif que positif. Corruption, asservissement au capital étranger, attitude anti-ouvrière, antisémitisme ressortent au fil des contributions. Michel Sarra-Bournet relativise avec justesse l'autonomisme provincial de Duplessis en le comparant à celui de deux premiers ministres ontariens de l'époque. Et la modernisation unioniste n'était-elle pas calquée (avec retard!) sur le reste de l'Amérique du Nord?

Dans une caricature de Robert La Palme, Duplessis passe à Québec devant le Bonhomme Carnaval et dit: «J'en ferais un "minisse" et on n'y verrait que du feu.» Si l'on interprétait la Grande Noirceur comme le Grand Aveuglement, on comprendrait pourquoi elle ne s'efface plus de notre mémoire.

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Collaborateur du Devoir

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