De 12 à 500 romans par an en 50 ans - Inventer sa parole

Odile Tremblay Collaboration spéciale
Anne Hébert<br />
Photo: Télé-Québec Anne Hébert

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Du roman du terroir au vent internationaliste contemporain, entre «nous» et «je», les cent dernières années ont vu grandir et exploser notre littérature.

En 1910, la question de la langue d'écriture à adopter était (déjà!) névralgique. Adeptes d'une littérature régionaliste affrontaient depuis un moment déjà les tenants d'un rapprochement avec la France. Le clergé appuyait les romans de la terre, tout en sabordant en 1919 La Scouine, d'Albert Laberge, jugé trop pessimiste. S'opposer à l'Église et aux élites bien-pensantes coûtait cher. En 1904, Rodolphe Girard avait vu son Marie Calumet condamné par l'évêque de Montréal. Des voix plus internationalistes, comme celles de Jules Fournier et d'Arthur Buies, prônaient un rapprochement avec la France.

Ironie du sort: le meilleur roman du terroir, Maria Chapdelaine, fut pourtant écrit par un Français, Louis Hémon, et lancé chez nous en 1916. Féconde lignée qui, au cours des années 30 et 40, enfantera des oeuvres phares, d'Un homme et son péché, de Claude-Henri Grignon, au Survenant, de Germaine Guèvremont, en passant par Menaud maître-draveur, de Félix-Antoine Savard, et Trente arpents, de Ringuet.

En 1911, Le Paon d'émail


C'est quand même par la poésie que la lumière percera nos lettres. Déjà en 1911, Le Paon d'émail, de Paul Morin, impressionne par son style. En 1930, Alfred Desrochers réconcilie tous les camps autour de son recueil, À l'ombre d'Orford. Saint-Denys Garneau, avec Regards et jeux dans l'espace (pourtant mal reçu en 1937), et Alain Grandbois (Les Îles de la nuit, en 1944), fréquentent les cimes. Grandbois publiera l'année suivante les nouvelles d'Avant le chaos, sur ses pérégrinations autour du monde, faisant rêver ses compatriotes à l'air du large.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, un blocus empêche les oeuvres françaises de circuler. Les maisons d'édition Le Cercle du livre de France, Beauchemin, Fides, Valiquette profitent du nouveau monopole. D'autres maisons naissent, dont celle de l'Arbre, puis meurent après l'armistice, sans que l'essor littéraire s'épuise pour autant.

La grande voix d'Anne Hébert, dès son recueil Le Torrent, en 1950, violente et inspirée, vite publiée en France, traversera le temps. Bientôt la prose urbaine s'affiche: exceptionnelle dans Les Plouffe (1948), de Roger Lemelin, éblouissante dans Bonheur d'occasion (1945), de Gabrielle Roy, qui lui vaudra le prix Femina. André Langevin, avec Poussière sur la ville en 1953, allait de son côté ouvrir la voie au roman spleen de modernité.

En 1954, la maison L'Hexagone, foyer de création poétique, est fondée entre autres par Gaston Miron, voix de toutes les libérations. Son recueil, L'Homme rapaillé, trônera parmi nos classiques. Claude Gauvreau, génial créateur du langage exploréen, sera le versant tragique du cri de rage collectif. Mordecai Richler, notamment dans L'Apprentissage de Duddy Kravitz, apporte, dans sa grande prose qui n'épargne guère les francophones, un point de vue d'anglo qui lui vaut une reconnaissance internationale. Jean-Paul Desbiens attaque de son côté le joual en 1960 dans Les Insolences du frère Untel. Le débat sur la langue tiraille toujours et se poursuit aujourd'hui.

Révolution tranquille

Dès le milieu des années 60, le clergé perd son emprise, les écrivains entrent en combat, les Éditions du Jour attirent les voix nouvelles. Des auteurs au long cours comme Marie-Claire Blais (surtout à travers Une saison dans la vie d'Emmanuel), Hubert Aquin (brûlant Prochain épisode), Réjean Ducharme avec le magique L'Avalée des avalées, le poète Jacques Brault à l'oeuvre de blancheur et de méditation, Jacques Ferron en contes et en romans (L'Amélanchier) imposent leurs griffes bouleversantes, jamais déclassées.

Jacques Godbout, à travers Salut Galarneau!, offre une métaphore ironique du Québec et Agaguk, d'Yves Thériault, explore la troisième solitude du peuple du Grand Nord. La maison Boréal voit le jour en 1963, d'abord surtout spécialisée dans l'histoire, puis ouverte à tous les genres, appelée à jouer un rôle déterminant pour les auteurs québécois.

La question nationale politise nos lettres. Fernand Dumont et Pierre Vadeboncoeur auscultent notre société en mutation. Dès 1978, avec La grosse femme d'à côté est enceinte, Michel Tremblay pousse le joual dans le cycle magique des Chroniques du Plateau-Mont-Royal et impose le parler populaire au roman, comme auparavant dans ses Belles-Soeurs, sans faire désormais scandale. Michèle Lalonde dénonce l'aliénation dans son fameux poème Speak White. En 1970, La Nuit de la poésie au théâtre Gesù mettra le verbe à l'honneur devant des milliers de spectateurs enthousiastes.

Cité libre, au cours des années 50, avait prêté ses pages aux antiduplessistes. Liberté joua ce rôle pour les nationalistes au fil de la décennie 60. Mainmise fut le reflet de la contre-culture au long des années fleurs et fumée, surtout au long des années 1970. La parole a toujours polémiqué à pleines revues.

Le milieu des magazines généraux fait aussi peau neuve. Tassées du pied, La Revue populaire, pour la famille, et La Revue moderne, destinée aux femmes. On voit naître Châtelaine en 1960. L'Actualité ne suivra qu'en 1976, mais l'éventail des périodiques s'ouvrira tous azimuts.

Contre-culture et littérature


Le Québec des années 70 est marqué par la contre-culture et Le Clitoris de la fée des étoiles, de Denis Vanier, demeure emblématique du genre. Le colossal Victor-Lévy Beaulieu entreprend de donner au pays à libérer une mythologie. L'auteur de Race de monde se révèle par ailleurs être un grand biographe, de James Joyce notamment. Le féminisme, à travers les voix de Nicole Brossard, Louky Bersianik, Madeleine Gagnon, explore à la fois l'intime et le cri. Le magazine La Vie en rose voit le jour en 1980. La maison d'édition jeunesse La Courte Échelle naît en 1978 et offrira au Québec une remarquable littérature pour enfants, lesquels préfèrent leurs auteurs maison aux écrivains de l'extérieur.

La Crise d'octobre a frappé dur. La mélancolie gagne plusieurs écrivains, tel Jacques Poulin, à la prose d'errance qui ne s'est jamais tarie. Après le référendum de 1980, le thème de la nation, qui avait galvanisé tant d'auteurs, s'effrite. L'industrie enfante des best-sellers: Le Matou, d'Yves Beauchemin, fait un malheur. Tout bouge et rue dans les brancards au long des décennies suivantes. Suzanne Jacob, à travers Laura Laur, plonge au coeur des intimes cruautés. Sylvain Trudel (Le Souffle de l'Harmattan), Louis Hamelin (La Rage), Christian Mistral (Vamp), puis Gaétan Soucy (La petite fille qui aimait trop les allumettes) témoignent d'une jeunesse blessée, sans repères, sur les traces de Ducharme. Nelly Arcan s'ancre dans la postmodernité avec des romans de rage féminine, Putain, Folle, etc., avant de plonger dans la mort. Marie Laberge enfantera des romans extrêmement populaires, dont la série Le Goût du bonheur. Monique Proulx s'impose avec un roman, Homme invisible à la fenêtre, des nouvelles, Les Aurores boréales.

En 2000, Gil Courtemanche impressionne avec un roman ancré dans un Rwanda de génocide: Un dimanche à la piscine à Kigali. Un vent d'internationalisme souffle depuis la fin des année 1980. Dany Laferrière, lancé avec Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer en 1985, après un parcours impressionnant, remporte le prix Médicis 2009 pour L'Énigme du retour. Kim Thuy, avec Ru, et Sergio Kokis (Pavillon des miroirs) comptent aussi parmi les auteurs ayant posé des regards venus d'ailleurs sur le Québec comme sur leur terre d'enfance.

Il est impossible aujourd'hui de cerner un courant précis, tant la littérature québécoise sème à tous vents. Il se publie ici 500 romans en un tour de calendrier, bons, pas bons, contre 11,9 par année environ au cours de la décennie 50. Et, malgré les mutations technologiques et des habitudes de lecture changeantes, le nombre d'ouvrages témoigne d'une vitalité littéraire qui aurait fait exploser une boule de cristal de 1910 en mille éclats incrédules.

1 commentaire
  • herent - Abonné 10 novembre 2010 08 h 49

    La perspective historique

    La perspective historique permet un recul qui nous aide à supporter un quotidien souvent décevant, pour ne pas dire désolant. Je vais aller lire les oeuvres de cette liste que je n'ai pas encore lues.
    Merci Odile, c'est toujours un plaisir de vous lire