Le mariage d'hier à aujourd'hui

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L'amour n'est pas toujours ce qu'on croit. Dans Une histoire du mariage, l'historienne et Montréalaise d'origine Elizabeth Abbott parle de robes blanches, d'invention du vibrateur, d'adoption et de rencontres sur Internet. Ce portrait détaillé des mariages d'hier à aujourd'hui, après Une histoire de la chasteté et du célibat et Une histoire des maîtresses, vient conclure, 1500 pages plus tard, sa trilogie sur les relations hommes-femmes.

«Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» Quel hiatus entre cette vision romantique, ce désir d'un amour qui dure toujouuuuuuurs, de robe blanche, de dentelles et la vraie histoire du mariage. Les amoureux de l'amour seront ramenés au plancher des vaches par Histoire du mariage. Car «le mariage était une unité économique et domestique qui formait le coeur de la société», un microcosme avant tout fonctionnel, qui devait être «protégé des ravages de l'amour», «un exercice de pouvoir à l'état brut» souvent fait au détriment des femmes, vues et échangées comme des marchandises. Plus que dans Une histoire du célibat ou Une histoire des maîtresses, c'est l'évolution du statut de la femme qui frappe ici, ainsi que l'entrelacement complexe et vicieux entre le mariage, l'économique et le politique.

«C'est tout nouveau pour les femmes de pouvoir être amoureuses», confirme Elizabeth Abbott en entrevue. «Au XIVe siècle, écrit-elle dans son livre, une liste de choses à faire destinées à la mariée italienne comprenait la suppression de tous les goûts, intérêts et habitudes qui pouvaient déplaire au mari, y compris le franc-parler et la curiosité.» La mariée d'alors dépend aussi entièrement de son mari, sans qui elle n'a d'existence ni civile ni sociale.

«Maintenant, dit l'historienne, plus une femme a de l'éducation, une bonne profession, plus elle peut se permettre de choisir un homme qu'elle aime.» Une corrélation qui s'applique aussi à ces messieurs. «Plus on a de pouvoir, social et économique, plus c'est facile d'être amoureux. Je suis très intéressée par les conséquences d'une mauvaise économie sur le mariage. Quand on dit qu'il y a beaucoup de chômage, on dit qu'il y aura beaucoup de divorces. L'État a tout intérêt à s'arrêter à ces questions.»

Pour Elizabeth Abbott, le système des garderies québécoises, qui ne connaît pas d'équivalent ailleurs, et les congés parentaux sont un investissement social à long terme. «C'est brillant! Il faut accentuer et améliorer ce type de programme. Ça enlève de la pression sur le mariage. Si on veut des enfants bien élevés, des unions durables et solides, un système comme celui des garderies est un bon endroit où commencer.»

Des Filles du Roi au vibrateur

C'est par grands thèmes qu'Elizabeth Abbott présente Une histoire du mariage: l'amour et la sexualité, les mauvais mariages et, surtout, les enfants. Car «depuis toujours, et encore maintenant, le mariage tourne autour des enfants». À partir de l'arrivée ici de 737 Filles du Roi, Abbott aborde la dot, le trousseau, les noces, la contraception, l'accouchement, l'allaitement et l'éducation des enfants, la configuration des maisons et l'influence sur les relations familiales, les divorces, la violence conjugale. Entre autres.

Elle se concentre surtout sur l'Amérique du Nord, sans résister à de petits sauts vers l'Europe, l'Islam, l'Asie. Si les va-et-vient dans le temps portent parfois à confusion, la quantité de détails délicieux rend la lecture fluide et vivante. On ne peut s'empêcher de sourire en lisant sur l'invention des vibrateurs, conçus par de zélés médecins aux poignets fatigués de soulager eux-mêmes l'hystérie féminine. «En 1902, la compagnie Hamilton Beach breveta le premier modèle électrique destiné à la vente au détail. Le vibrateur devint le cinquième appareil électroménager après la machine à coudre, le ventilateur, la bouilloire et le grille-pain.» Première nécessité, jusqu'en 1920, où l'appareil fut considéré comme pornographique et mis au ban.

On apprend aussi que la célébration du mariage et la robe blanche ne deviennent populaires qu'en 1840, lors de l'union de la reine Victoria et d'Albert, qui défraie toutes les chroniques. À partir de ce moment, écrit Elizabeth Abbott, «plus le mariage devenait important en lui-même, plus les gens s'intéressaient à la célébration du mariage plutôt qu'au mariage en tant qu'institution censée durer toute une vie». Un canular historique qui perdure encore aujourd'hui, encouragé par la riche industrie des noces.

Pour Abbott, l'Amérique du Nord se berce du mythe de l'âme soeur. «On s'appuie sur des suppositions historiques, statiques et romantiques à propos de l'histoire du mariage [...], sans tenir compte des niveaux élevés d'alcoolisme et de toxicomanie, qui étaient trois fois plus élevés qu'aujourd'hui, l'interdiction des mariages mixtes, l'insuffisance des méthodes de régulation des naissances et, vers la fin du XIXe siècle, leur criminalisation, le haut taux de mortalité des nourrissons et des enfants, le haut taux de mortalité des adultes, rendant les remariages pressants et courants chez les jeunes veuves et veufs incapables de s'en tirer tout seuls, le chagrin des enfants survivants.»

Le secret du grand amour

Elizabeth Abbott ne se contente pas du passé. Elle fait le point sur le mariage contemporain sur près de la moitié du livre et aborde ainsi le mariage gai, l'adoption internationale, l'impact des orphelinats gouvernementaux sur les autochtones et leurs unions, les fiancées par correspondance et par Internet. La longévité nouvelle ajoute aussi une pression sur le mariage. À la lumière de ses recherches, l'historienne croit qu'on se leurre en cherchant à baser les unions sur un sentiment fort. Elle prône un équilibre avec la pensée économico-pratique: «Dans le passé, l'amour n'était pas un élément considéré pour construire un mariage. On cherchait un partenaire, un compagnon. Il faut de l'affection et, non, ça ne peut pas marcher s'il n'y a pas d'amour du tout. Mais maintenant, on cherche le grand amour, et ça n'est pas nécessaire.»

Elizabeth Abbott rigole en imaginant des cours de recherche de partenaires, qui devraient, selon elle, faire partie de l'éducation. Le mariage d'amour ne serait qu'un idéal littéraire. Mariée deux fois — dont la seconde au frère du général en chef de Duvalier, un amour qui la fera déménager à Haïti avant de fuir le pays en catastrophe en laissant tout derrière elle —, mère et grand-mère, l'auteure représente bien l'univers des possibles amoureux du XXIe siècle.

«Alors que pour un emploi, poursuit-elle, on a des stratégies, on active le réseau d'amis, on fait des approches, pour chercher un partenaire de vie, on laisserait le hasard décider? Je ne crois pas qu'il y ait une seule personne qui nous soit destinée, je crois qu'il y en a un million: deux en Corée, quatre en Amérique du Sud, un dans le Grand Nord, etc. Il faut les trouver — en espérant qu'elles ne soient pas déjà mariées! Il faut être moins romantiques et moins flous, avoir une vision à la fois plus claire et plus complexe, établir un équilibre entre le romantique, le pratique et l'économique. Cet équilibre donne des mariages très solides, qui vont durer. Et c'est aussi la meilleure façon d'élever les enfants — il faut prendre cet aspect en considération.»

Le portrait peut se compléter avec les écrits de l'auteur français Jean-Claude Bologne, qui partage les obsessions d'Elizabeth Abbott. Il a signé une Histoire du mariage en Occident (Pluriel), une Histoire du célibat et des célibataires (Fayard) et L'Invention de la drague. Une histoire de la conquête amoureuse (Seuil). Il revient avec Pudeurs féminines. Voilées, dévoilées, révélées (Seuil) où il traverse l'histoire des modesties volontaires ou imposées, de la nudité et de la gêne chez les femmes.
1 commentaire
  • Jacques Morissette - Inscrit 30 octobre 2010 09 h 47

    Formule simpliste, une histoire d'opportunité qui relève plus de la pensée magique.

    J'ai l'impression de lire un plaidoyer pour les amours d'été rationnel dans la mesure ça peut permettre de se «protéger des ravages de l'amour». Ensuite, selon la formule qu'elle propose, une fois mariée, il s'agit de choisir la stabilité parce que ça coûte cher de se marier. Je caricature à peine!

    L'amour humain, comme l'histoire de vie de chacun devrait être une question de choix. Il est certain que la société influence ces choix. L'expérience apprend à favoriser le développement de sa personnalité en faisant son propre tri parmi ces choix.

    C'est à chacun, idéalement, à écrire non pas nécessairement le roman, mais le récit de sa propre vie personnelle et amoureuse quand c'est le cas. C'est à chacun son histoire de choix, autant de la femme que de l'homme, et qui ne devrait pas toujours être un copie-coller, prenant des potions économico-pratique quand ça ne va pas.

    Au fond, madame Abbott fait plus l'éloge de notre système économique et de nos choix personnels que de l'amour humain comme tel. Mieux vaut une personne seule mais bien dans sa peau que quelqu'un en couple qui devient un peu son karma. Quant à l'amour humain, bien des fois, on peut penser le trouver jusqu'au jour où on le rencontre vraiment, sans nécessairement que ce soit un copie-coller.