Un livre culotté

Marlene Dietrich, ici en janvier 1933, contribua à érotiser le pantalon, un vêtement longtemps associé à l’homme.<br />
Photo: Seuil Marlene Dietrich, ici en janvier 1933, contribua à érotiser le pantalon, un vêtement longtemps associé à l’homme.

Dans Une histoire politique du pantalon, l'historienne Christine Bard visite avec beaucoup d'érudition et d'intelligence l'histoire d'un vêtement comme symbole, notamment des rapports sociaux entre hommes et femmes

Christine Bard, spécialiste des «Gender Studies», a récemment fait paraître deux ouvrages consacrés au vêtement, plus précisément à sa portée sociale et politique: Ce que soulève la jupe et Une histoire politique du pantalon. Dans celui-ci, elle aborde le pantalon comme index de la situation sociale des femmes, des interdits et des tabous dont elle a été et demeure l'objet.

Le droit au pantalon, selon Bard, serait intimement lié à l'histoire pluriséculaire de l'émancipation féminine et des relations entre les sexes, tant au chapitre de la vie privée et des comportements sociaux qu'à celui des attitudes professionnelles.

Le pantalon serait ainsi l'incarnation du pouvoir (il suffit de penser à l'expression «porter la culotte»), ce que Bard expose au fil des chapitres de cet essai historique au ton franchement féministe qui fait défiler les figures emblématiques de cette libération, de George Sand à Marlene Dietrich en passant par Madeleine Pelletier et Violette Morris.

Des interdits

Cet ouvrage propose en filigrane une histoire des interdits vestimentaires, à partir d'une réflexion sur ce que représente l'avènement du pantalon à la fin du XVIIIe siècle, alors qu'il s'affirme comme symbole de la France révolutionnaire, jusqu'à son adoption comme constituante fondamentale du costume masculin par la société bourgeoise du XIXe siècle. Société moderne dont la femme est exclue justement par l'interdiction qui lui est intimée de porter le pantalon dans une ordonnance de 1800. Confinée à l'espace domestique par une tenue contraignante et antimoderne, elle n'aura de cesse de tenter de contourner cet interdit, toujours en vigueur dans le Code pénal français.

Au fil des ans, le pantalon aura permis d'émanciper les femmes afin de leur donner accès à la vie publique, tout en instaurant une libération sexuelle dont elles furent les principaux actants. Le pantalon constitue pour Bard l'uniforme de la femme moderne, active, indépendante, libre de son corps; il est le symbole par excellence de l'empowerment féminin, même si, depuis les années 1960, le vêtement s'est surtout affirmé comme signe du corps et non plus essentiellement en tant que code social, comme le notait déjà Roland Barthes dans Système de la mode.

Derrière l'apparente frivolité de s'intéresser au vêtement, Bard touche ici l'un des enjeux fondamentaux de la socialité contemporaine, qu'elle raconte à travers l'histoire de la culture matérielle d'un objet de consommation. L'essai se termine sur un plaidoyer pour le droit universel de ne pas porter le pantalon. Car ce qui est fondamental, dans la perspective revendiquée par l'auteure, c'est le droit au choix. Choix de moins en moins effectif pour les jeunes filles d'aujourd'hui, comme l'ont montré les actions de certaines associations, dont Ni putes ni soumises. À cet égard, on ne peut que recommander de lire, en complément de cet essai très documenté, le petit pamphlet que Bard a consacré à la jupe et qui permet de mieux saisir les dérives actuelles en matière d'habillement, tout en contextualisant l'inquiétante réalité.

***

Collaboratrice du Devoir