Polars - Au coeur du complot paranoïaque

Plus son talent s'affirme, plus la plume de Roger Jon Ellory se fait virulente et critique. Après avoir superbement décrit les paysages désolés de la Géorgie en y suivant la trace d'un improbable tueur sanguinaire dans Seul, le silence, puis mis en relief les liens serrés unissant la mafia américaine et le pouvoir politique dans Vendetta, voici que l'écrivain d'origine britannique s'attaque à rien de moins que la CIA...

Les Anonymes est un roman très dur, on vous prévient tout de suite. Quoi que vous ayez jamais pensé de la politique extérieure de l'administration Reagan du temps d'Oliver North, l'ampleur du complot paranoïaque américain et les retombées concrètes de son financement vous laisseront pantois... d'autant plus que le récit d'Ellory repose sur des bases historiques tirées des archives du Congrès! Écrit encore une fois dans une langue admirable — merci au traducteur Clément Baude, qui prend ici la relève de Fabrice Pointeau —, soutenue par un rythme et un souffle souvent dévastateurs, parfois clinique, toujours désarmant par la façon qu'il a de vous faire entrer en contact intense avec les personnages, le gros roman parviendra même à vous rendre sympathiques les tiraillements intérieurs d'un tueur...

Ellory raconte ici une histoire à paliers reposant sur le trompe-l'oeil et la fabrication d'identités factices et multiples. L'horreur de ce que l'on y découvre lentement au premier niveau nous fera d'abord entrevoir le travail appliqué d'un autre tueur en série, que les médias surnomment rapidement le «Tueur au ruban»... parce que chacune des quatre femmes brutalement assassinées de la même façon porte au cou une étiquette.

Sauf qu'en creusant l'identité de la dernière d'entre elles, une certaine Catherine Sheridan, l'inspecteur Miller, de la police de Washington, se rendra compte qu'elle est fabriquée de toutes pièces, comme une courtepointe, et que Sheridan n'existe plus nulle part officiellement. Pire: rien ne reliait d'abord les quatre crimes, puisqu'ils ont eu lieu dans des districts administratifs différents, évidemment. Mais une analyse approfondie en viendra enfin à montrer que chacune de ces femmes n'existe tout simplement pas et que l'on ne peut en retrouver la trace nulle part... Les victimes sont muet-tes, anonymes.

C'est précisément cet anonymat systématique qui mettra la puce à l'oreille de Miller. Surtout lorsqu'une cinquième femme, un témoin important, pas anonyme du tout cette fois, est assassinée à son tour. Lorsque l'enquête se fera plus intense à cause de pressions politiques et administratives de toutes sortes, Miller découvrira bientôt que la majorité des éléments du puzzle ne semblent avoir été placés là que pour qu'il les trouve et que son attention soit attirée sur des choses encore plus innommables, cachées tout juste derrière l'apparence de réalité...

Mais on ne vous en dira pas plus pour ne pas gâcher la surprise d'une intrigue époustouflante et aussi, bien sûr, pour vous laisser tremper un peu dans la confortable angoisse à heure fixe du lecteur de polar.

Le livre de la rentrée jusqu'ici, sans aucun doute possible.