Littérature française - Européens, qui êtes-vous ?

Il arrive rarement qu'après plusieurs générations, des émigrants ancrés dans un pays, se métissant au contact de leur concitoyens, reviennent s'arrimer aux terres ancestrales. Telle est pourtant l'histoire racontée par Jean Mattern, dans son roman De lait et de miel, qui campe celle d'Alsaciens qui, s'étant implantés autour de Timisoara, ont croisé leur sang avec celui des Hongrois — «le mariage avait bien souvent brouillé les pistes». Puis ils sont devenus Roumains, comme leurs voisins souabes, avant de faire face à un nouvel exil.

Ainsi se déroule le récit poignant d'un double déracinement, ici raconté par un vieil homme à son fils, dans l'espoir de retrouver un ami d'enfance, perdu en 1944 sur un quai de gare; prétexte pour explorer une mémoire riche des tribulations d'une famille, colorée par des passions européennes, des pertes et des arrachements.

Que s'est-il donc produit qui l'ait ainsi reprise, cette excroissance de France deux fois transplantée, avec ses jeunes pousses et les anciennes boutures, et forcée au retour vers une origine quasi oubliée, cette patrie dont plus aucun de ses membres ne connaissait la langue?

On connaît souvent mieux les nations que leurs transfuges. Le XXe siècle explosa, on le sait, à travers les secousses de la Mitteleuropa, avant que s'affrontent les deux blocs jadis alliés: ce fut la guerre, sanglante ou froide. Surgirent des frontières arbitraires, déchirant les peuples, là même où ils cohabitaient depuis le dix-huitième siècle, au milieu du tumulte des langues et des différences. Mattern le raconte succinctement très bien.

Après les métissages, d'au-tres invasions survinrent, formant un bloc de l'Est emmuré sur lui-même, avec ses camps de triste mémoire, des enfances, des familles et des vies brisées. Les valises, quand elles purent passer les postes frontières, reprirent du service, ici du Danube jusqu'en Champagne, en ce «pays d'accueil» qui se souvenait de l'histoire: «nous avions fui la prison ou la misère, De Gaulle s'était souvenu de nous au bon moment», relaie la mémoire, au moment qui pourrait être celui des replis nationaux en Europe.

Avec élégance et raffinement, Mattern retrace cette épopée, dans un bref roman qui possède des accents de vérité et des allures de témoignage. Il a retracé, écrit et dû si peu inventer. Dédicace à un père, remerciements de fin d'ouvrage, l'ouvrage se tient à force d'une histoire dépassant celle des individus. Cette situation rappelle celle de la romancière nobélisée en 2009, Herta Müller, Roumaine d'origine allemande, née dans cette même région germanophone qu'évoque Mattern, la province du Banat, à l'ouest de la Roumanie, d'où sont issues les figures attachantes du roman.

Que faisaient là ces dix mille Français, brandissant un arbre de généalogie alsacien? Ils avaient cru devenir Hongrois; ils fréquentaient les Serbes, les Roumains, les Autrichiens, les Bavarois. En 1940, la Wehrmacht intégra nombre d'entre eux. Les Soviétiques se vengèrent en déportant en Sibérie ceux qui restaient à la libération. Loin du fanatisme et de la ville natale, Ciacova, l'angoisse des rescapés émigrés en Champagne tire d'un trait nostalgique et douloureux le présent du passé.

Jean Mattern, né en 1965 dans une famille originaire d'Europe centrale, dirige la prestigieuse collection de littérature étrangère «Du monde entier» chez Gallimard. Son premier roman, Les Bains de Kiraly (Sabine Wespieser, 2008), traduit en sept langues, montrait la même préoccupation que ce second, De lait et de miel, un tête-à-tête contrarié avec le bonheur.

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Collaboratrice du Devoir