Roman québécois - Un Québec libre au-delà de la nation

En 1955, à Montréal, Maurice Tremblay, militant communiste, apprend qu'une émeute éclate à cause de la suspension du hockeyeur Maurice Richard. «En chantant, comme ivre», il suit la foule de Canadiens français qui tentent de venger leur idole, victime, selon eux, du pouvoir anglo-saxon dans le sport. Son amie, Margaret Webster, partage tellement son bonheur que, ce soir-là, elle se donne à lui. La révolte populaire en vient à changer le Québec.

Cet épisode du roman Les Vivants, les Morts et les Autres, de Pierre Gélinas (1925-2009), est si riche en symboles qu'il ébranle le nationalisme traditionnel pour le remplacer, au-delà des ethnies, par l'élan d'une libération très moderne: la nation débouche sur l'humanité. Il justifie à lui seul la réédition du livre oublié de 1959, que le critique Jacques Pelletier préface avec intelligence et ferveur.

Certes, Margaret, jeune célibataire anglophone qui, avant les révolutions sexuelle et féministe, s'est affranchie du conformisme, apparaît comme une femme précocement émancipée. Elle travaille, a son propre logis, fréquente des étudiants de McGill férus d'art et de rébellion, s'adonne à l'amour libre. Mais ce qui frappe surtout, c'est son empathie pour la foi sociale, même nationale, de Maurice.

Chez le héros, il s'agit bel et bien d'une religion. Le romancier prend un malin plaisir à jauger la conscience de celui-ci: «À la vérité, Maurice aurait-il jamais admis qu'il était en train de troquer une foi pour une autre?... Maurice se moquait des naïfs qui allaient à l'Oratoire; il rêvait d'un pèlerinage au mausolée de la place Rouge.»

Un communiste

Né à Montréal d'un père agronome, Gélinas ressemble à son personnage, issu de la bourgeoisie mais attiré par l'action sociale la plus à gauche. Lui aussi, il fut permanent du Parti communiste, séduit un temps par cette aventure pour réagir à l'extrême contre l'atmosphère étouffante et bête du duplessisme.

Comme le signale Pelletier dans sa préface substantielle, Gélinas rompit avec le communisme à la suite du rapport Khrouchtchev (1956) sur les crimes de Staline, événement qui, à la fin du roman, secoue les militants. Mais ce qui trouble avant tout Maurice, soucieux de respecter les conventions sociales pour ne pas nuire à sa candidature de gauche aux élections, c'est l'attitude de Margaret.

Lorsqu'il la demande en mariage, elle lui répond: «On pourrait essayer... de vivre ensemble quelques mois, et voir...» L'émancipation féminine transfigure l'idée de révolution sociale pour faire découvrir que, derrière les doctrines, il y a les humains, «les autres», comme Victor, le petit capitaliste, frère de Maurice, les adversaires et les amis, «les conquérants et les vaincus».

À la veille des années 60, par sa finesse d'observation, le sobre roman de Gélinas révélait le seul porteur de changements: le peuple dans sa totalité.

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Collaborateur du Devoir