Un nouveau type de domination gestionnaire

La critique en sciences sociales apparaît certes moins radicale, mais elle est loin d'avoir disparu. La question de l'engagement social et politique demeure incontournable: personne ne songe, sauf dans des régimes autoritaires ou totalitaires, à mettre la sociologie au service d'une idéologie, mais comment peut-elle, se demande-t-on, être mise au service d'une critique de la société? L'adoption d'une position critique ne risque-t-elle pas de détourner la sociologie de son projet scientifique?

Telles sont les questions que se pose Luc Boltanski, directeur d'études à l'École des hautes études de Paris et coauteur du grand ouvrage Le Nouvel Esprit du capitalisme (Gallimard, 1990), qui fut un proche collaborateur de Pierre Bourdieu, porte-étendard de la sociologie (critique) comme «sport de combat», dont il s'est distancé pour faire, dans les années 1980-1990, ce qu'il appelle une sociologie pragmatique de la critique.

Sociologie critique, sociologie de la critique: ce sont deux approches, apparemment antagonistes, que Boltanski cherche aujourd'hui à «rendre compatibles». Cette démarche, somme toute fort théorique, l'amène à revoir des notions centrales en sociologie, comme celles de pratique, d'institution et de «réalité sociale». Luc Boltanski réhabilite la notion aujourd'hui fort décriée de domination et propose une typologie des formes contemporaines de domination, dont les unes sont simples (par exemple, l'esclavage comme oppression) et les autres, complexes.

Le mon&réal

Ce sont ces formes de domination complexes qui seraient caractéristiques des sociétés capitalistes-démocratiques et que Boltanski qualifie de «gestionnaires», car elles sont soumises à des impératifs de justification et donc discutables, elles impliquent un mode de gouvernance à caractère technique ou instrumental et, loin d'exclure le changement, elles s'exercent par l'intermédiaire du changement et habituellement au nom de la nécessité. Pour désigner cette nouvelle forme de domination qui s'exerce par des «responsables», nom donné aujourd'hui aux dominants, Luc Boltanski forge le néologisme «mon&réal»: les «responsables» sont chargés de tout, mais ne sont jamais responsables de rien, et ils ne se soucient ni d'une «réalité» qu'il faudrait protéger des assauts du monde ni d'un «monde» que les opprimés revendiqueraient pour contester la réalité qui, implacable, les opprime. Tout cela laisse d'autant peu de place à la critique que la critique se voit elle-même incorporée dans les dispositifs de la domination avec le recours à l'expertise.

Le chemin de la révolte.

Faut-il désespérer? Luc Boltanski croit pour sa part en la compétence-capacité des acteurs, y compris les gens dits ordinaires, à changer les choses dans le sens d'une libération ou d'une émancipation et il nous invite à prendre le seul chemin possible, le «chemin éternel de la révolte». De cette révolte possible et souhaitée, il donne quelques exemples d'actions qui, même si elles apparaissent souvent comme des coups de tête ou des mouvements de retrait, peuvent créer des déséquilibres nécessaires: révoltes contre l'école, contre l'entreprise, contre le travail et même contre les dispositifs publicitaires de la démocratie.

Si Boltanski est même tenté de «rendre au mot de communisme — devenu presque imprononçable — son orientation émancipatrice», c'est que, selon lui, il n'y a pas de vie en société sans «l'appel de la vie en commun». Une réflexion certes abstraite, mais combien indispensable, car en ces temps difficiles, de crise sans issue, elle dessine les voies d'un renouvellement des pratiques de l'émancipation.

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Collaborateur du Devoir