Littérature jeunesse - La mort se porte bien

Dans une récente publication électronique du Publishers Weekly, l'auteure et éditrice Leila Sales souligne la proportion ahurissante de personnages orphelins d'au moins un parent, quand ce n'est pas des deux, dans les ouvrages de littérature jeunesse. Outre la paresse des auteurs et le fait que les adultes sont des personnages trop souvent ennuyeux à esquisser, Leila Sales explique le phénomène par le «facteur de sympathie», l'affection pleine d'indulgence que ne manque pas de susciter un pauvre enfant amputé de ses géniteurs. C'est un truc vieux comme le monde. Charles Dickens en a fait sa marque de commerce, Harry Potter a confirmé le succès de la recette et des montagnes de romans jeunesse, tous genres confondus, puisent à cette source miraculeuse pour créer l'attachement du lecteur à leurs héros de papier.

Certains auteurs en remettent et lancent leur seau dans le puits du malheur deux fois plutôt qu'une. Il leur faut alors beaucoup de doigté pour ne pas sombrer dans le pathos et son corollaire obligé, le ridicule. C'est pourtant le défi que relève avec élégance Jandy Nelson dans son premier roman, Le ciel est partout.

Comme dans bien des fictions pour ados, Lennon n'a pas de parents. La jeune fille de 17 ans n'a jamais connu son père. Sa mère a disparu dans la nature alors qu'elle avait un an, les abandonnant, sa soeur Bailey et elle, aux bons soins de Manou, la jardinière post-hippie qui leur sert de grand-mère. Mais voilà que Bailey meurt brusquement d'un problème cardiaque à 19 ans. Lennie se retrouve seule. Bien sûr, il y a la douce Manou. Et l'oncle Big, fumeur de joints invétéré, qui, entre ses nombreux mariages, vient vivre quelque temps sous leur toit. Mais sans Bailey, cette soeur aînée et adulée, sans le petit cocon qu'elles formaient ensemble, à l'abri du monde, Lennie perd tous ses repères.

La jeune fille se retrouve au coeur d'une zone de turbulence, où sa raison, ses émotions et ses pulsions se bousculent et s'entrechoquent. Dans ce bouillon de survie qu'est devenu son quotidien, il y a Toby, le petit ami de Bailey, qui vient noyer son chagrin dans le sien. Une consolation mutuelle qui s'exprime au travers d'une passion physique incontrôlable. Il y a Joe, le petit nouveau de l'école, qui joue de la trompette comme un dieu, avec qui se développe un lien qui pourrait s'avérer un amour véritable. Lennie, si raisonnable quand elle vivait à l'ombre de son exubérante soeur, cède maintenant à toutes les tentations. Pas forcément avec la bonne personne. Pas toujours au bon moment. Mais assurément portée par une irrésistible urgence de vivre. Déchirée par le désir, la culpabilité et la peine, la jeune fille résiste, s'égare, sabote son bonheur naissant pour ensuite tenter de le reconquérir.

L'auteure nous entraîne dans le sillage de Lennon, à travers les montagnes russes de sa joie et de sa dévastation, avec une sensibilité non dénuée d'humour. Elle nous fait courir au bord de l'abyme, sur le fil ténu de l'émotion, sans jamais nous lâcher la main.

Le ciel est partout n'est pas un roman larmoyant sur la perte d'un être cher. C'est un appel d'air. Une histoire d'amour et d'espoir d'une grande intensité. Des émotions extrêmes presque anachroniques qui font souffler un petit vent de fraîcheur sur notre monde trop souvent revenu de tout.

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Collaboratrice du Devoir