Histoire de l'art - L'héritage fragile de Napoléon Bourassa

Le comité de sélection de l’exposition inaugurale de l’Académie royale des arts du Canada: Henry Sandham, James Griffiths, Robert Harris, Thomas S. Scott et Napoléon Bourassa (à droite), photographie de William Notman, mars 1880, Musée McCord.<br />
Photo: Source Leméac Le comité de sélection de l’exposition inaugurale de l’Académie royale des arts du Canada: Henry Sandham, James Griffiths, Robert Harris, Thomas S. Scott et Napoléon Bourassa (à droite), photographie de William Notman, mars 1880, Musée McCord.

Artiste ambitieux, critique d'art érudit et intransigeant, pédagogue éclairé, Napoléon Bourassa (1827-1916) joua un rôle de premier plan dans l'émergence d'une véritable vie culturelle à Montréal dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais malgré quel-ques rares succès, dont la conception et la décoration de la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, le père d'Henri Bourassa et gendre de Louis-Joseph Papineau se heurta durant toute sa carrière à une succession d'échecs professionnels qui l'amenèrent tranquillement à se retirer, déçu et désabusé, dans son refuge de Montebello, en Outaouais.

Dans son ouvrage intitulé Napoléon Bourassa et la vie culturelle à Montréal au XIXe siècle, Anne-Élisabeth Vallée tente d'évaluer la contribution originale de Bourassa à la vie culturelle de l'époque. Pourtant reconnu de son vivant comme un pionnier de l'art au Canada, cet artiste qui rêvait de réaliser de grandes murales religieuses et patriotiques sombra vite dans l'oubli, en partie en raison d'une production picturale assez conventionnelle, en partie aussi à la suite de la disparition progressive du réseau d'amis et de collaborateurs qui avaient appuyé ses initiatives audacieuses pour l'époque, mais qui pour la plupart restèrent à l'état de projet.

Les idées défendues avec vigueur par Napoléon Bourassa en faveur d'une culture canadienne-française fondée sur la foi catholique et le nationalisme, loin de toute modernité artistique, n'ont pas non plus aidé à sa réhabilitation depuis sa disparition, même si elles ont contribué à l'époque à asseoir sa réputation comme défenseur d'une culture canadienne-française forte et originale. Bourassa peut d'ailleurs toujours être considéré comme notre premier véritable critique et historien d'art, dont les jugements sévères et les opinions tranchées se démarquaient des textes simplistes et flagorneurs de la presse de l'époque.

Anne-Élisabeth Vallée note en conclusion que «tous les efforts déployés par Bourassa pour transmettre ses idées à la nouvelle génération semblent avoir été vains», échec qu'elle attribue à la rigidité de sa pensée et de son esthétique, ainsi qu'aux critiques acerbes «parfois blessantes» qu'il adressa à ses contemporains, artistes comme commanditaires.

Pour l'auteure, la principale marque laissée par Bourassa réside probablement dans sa conception originale du statut de l'art et des artistes au Canada français. «Contrairement à ses prédécesseurs, Bourassa met de l'avant l'idée qu'un artiste doit posséder non seulement un savoir-faire, mais aussi une érudition qui lui permet de concevoir des oeuvres originales et réfléchies. Pour lui, l'artiste canadien-français ne doit plus répondre de façon servile aux désirs de ses clients et commanditaires; il doit être maître de son oeuvre.»

L'ouvrage de Mme Vallée se lit avec un intérêt constant et permet au lecteur d'assister à la gestation difficile d'une vie culturelle dynamique à Montréal entre 1850 et 1900, dont tout le mérite revient à quelques pionniers courageux, dont Napoléon Bourassa.