Essais: Groulx en détail

Au centre d'une foule de polémiques depuis plusieurs années, la pensée de Lionel Groulx nous est devenue, croit-on, familière. Pourtant, constate le politologue Frédéric Boily, «cela est toutefois trompeur, car s'il [Groulx] a bien été objet de controverses, les analyses "sérieuses" sur le plan analytique et théorique, c'est-à-dire celles reposant sur une lecture serrée, rigoureuse et critique de ses écrits, ne sont pas légion».

Aussi, après Gérard Bouchard qui, il y a quelques mois, entendait justement combler cette lacune avec Les Deux Chanoines, une étude sous-titrée «Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx», Frédéric Boily entreprend lui aussi une investigation savante de la pensée du chanoine dont l'intention, exempte de souci polémique, est de cerner «l'originalité et la place de son nationalisme par rapport aux grands courants nationalistes des XIXe et XXe siècles».

Nécessaire et salutaire initiative, me disais-je, jusqu'à ce que je constate que l'ouvrage, une thèse de doctorat remaniée, était parrainé, d'une certaine manière, par Max Nemni, qui fut directeur du projet original. L'affaire, tout à coup, devenait plus inquiétante. Une thèse sur Groulx dirigée par l'ancien directeur de Cité libre dernière mouture, c'est-à-dire dans sa version ultrafédéraliste, pouvait-elle être autre chose qu'une critique partisane camouflée en travail scientifique?

À la lecture de l'ouvrage, toutefois, mon appréhension s'est rapidement transformée en une stimulante expérience intellectuelle. Analyse profonde et détaillée de la pensée du chanoine-intellectuel, La Pensée nationaliste de Lionel Groulx s'impose, en effet, comme une étude puissante et rigoureuse qui enrichit de fort belle façon notre connaissance du sujet.

Il faut, constate d'abord Boily, reconnaître l'importance de Groulx dans l'histoire intellectuelle québécoise. Reconnu comme un «intellectuel phare» en son temps, le chanoine a été salué, plus tard, autant par des nationalistes (Ferretti, Miron, Falardeau, Éthier-Blais et René Lévesque) que par des fédéralistes (Claude Ryan et Léon Dion). Sans se définir comme groulxistes (à l'exception d'Éthier-Blais), ces intellectuels, de droite ou de gauche, ont reconnu en Groulx «une sorte d'éclaireur». Mais sait-on, au juste, au nom de quelle conception de la nation s'agitait avec autant d'urgence le petit chanoine?

Conception organiciste de la nation

L'intérêt du travail de Boily tient à ce qu'il étudie la pensée de Groulx dans un contexte à la fois canadien-français et occidental. Partisan, selon lui, d'une conception organiciste de la nation qui s'apparente à celle du philosophe allemand Herder et selon laquelle «la nation est considérée non pas comme le résultat d'une agrégation d'individus, mais plutôt à la manière d'une entité organique similaire à un individu», Groulx considère donc l'être collectif, la nation, comme «le véritable acteur de l'histoire», et de cette vision découle son nationalisme intégral.

Pour Groulx, «il existe un principe de vie, logé au plus profond de la psyché de chaque peuple, qui survit à travers les âges» et qui s'exprime dans toutes les dimensions de l'existence nationale. La langue, par exemple, ne saurait être réduite au statut d'instrument alors qu'elle constitue plutôt l'«expression d'une âme ou d'une culture française». Il en va de même, d'ailleurs, de tous les critères culturels, et parfois biologiques, qui définissent la nation: aspect paysan, pureté des origines, catholicisme, etc. Pour rendre toute sa singularité à cette «nouvelle race» dont il entend assurer la survie, Groulx se voit donc dans l'obligation de dépasser les seuls critères biologiques qui feraient de la nation canadienne-française une transposition de la nation française. Ainsi, selon lui, explique Boily, «la race s'est modifiée au contact d'un nouvel environnement physique [et] la confrontation avec "l'autre" a amené les Canadiens français à prendre conscience de leur caractère distinct en tant qu'entité nationale».

Le nationalisme organiciste de Groulx se répercute aussi sur sa conception des rapports entre les actions catholique et nationale qui, selon lui, doivent former un tout. Convaincu que «la diversité des peuples est voulue par Dieu», Groulx affirmera qu'il est nationaliste «non point quoique prêtre, mais parce que prêtre, parce que [son] nationalisme débouche sur le spirituel». Et pour concilier l'universalisme catholique et le particularisme nationaliste, il se servira «de l'idée de péché originel pour avancer qu'au fond la bonne entente politique est impossible puisque la fraternité humaine est, depuis le péché originel, révolue».

Sens national

La psychologie nationale, pour Groulx, a été traumatisée par les deux conquêtes subies par le Canada français: celle de 1760, poursuivie en 1867, et la conquête «américaine» (l'invasion du capitalisme industriel) qui bat son plein au début du XXe siècle. Toute sa pensée politique découle de cette conscience d'un sens national profondément affecté qu'il s'agit, pour lui, de relever. Aussi, rejetant «l'idée de l'autonomie de la sphère politique par rapport à la sphère spirituelle et, surtout, par rapport à l'idée de nation», il plaide en faveur d'une solution «métapolitique» qui consiste à «entreprendre une guerre des idées, ou une bataille culturelle, avant de s'emparer de la gouverne politique et du pouvoir».

À l'élite, il attribue donc le rôle de «créer le sens national», mais, précise Boily, non pas dans le but d'enseigner aux Canadiens français à penser; il s'agit plutôt d'imposer une direction à suivre. Sa conception de l'éducation, selon Boily, relèverait de la même intention, conforme à la vision organiciste: «Ainsi, la conception de l'éducation de Groulx ne s'inscrit pas, pour reprendre les distinctions exposées plus haut, dans une perspective kantienne visant à renforcer l'autonomie intellectuelle et morale des individus. Elle s'inscrit, au contraire, comme chez Fichte, dans un processus où il s'agit d'intégrer les individus à la nation, de souligner leur dépendance à l'endroit de celle-ci.»

On sent poindre dans cette dernière formule, et quoique en dise l'essayiste, une critique assez sévère de la vision groulxiste. Comment, en effet, laisse-t-il entendre, ne pas s'alarmer devant une telle entreprise éducative qui relève, au fond, de la propagande? L'affaire, pourtant, n'est pas si évidente. Ne pourrait-on pas voir dans cette approche, plutôt qu'une invitation à la propagande scolaire, les prémices, sûrement maladroites, d'une pédagogie de la décolonisation?

Le même malaise à l'égard de la prétendue objectivité de l'essayiste est ressenti à la lecture du dernier chapitre qui s'attache à montrer la continuité de la pensée de Groulx dans l'oeuvre de certains penseurs plus actuels. Ainsi, selon Boily, la conception organiciste de la nation du chanoine se retrouverait, sans ses aspects catholiques, antidémocratiques et antisémites, dans l'oeuvre des historiens de l'École de Montréal, chez Fernand Dumont, chez Serge Cantin et même, à certains égards, chez Charles Taylor. La thèse, c'est évident, se défend, mais elle est ici soumise à un traitement un peu court et insidieusement dépréciatif. Quand Boily écrit, par exemple, que, selon Frégault, «le Canada français n'est pas un territoire au sein duquel se regroupe une population, mais un "être complet" distinct de ceux qui l'entourent», on remarque chez lui une volonté mal assumée de jugement de valeur.

La remarque s'applique aussi à la démonstration de Boily selon laquelle la conception fonctionnelle groulxiste de l'histoire se retrouverait chez Dumont, Cantin et Gérard Bouchard: «Dans le contexte de la sécularisation de la société québécoise, bien des historiens en sont venus à croire que l'histoire devait maintenant remplir le rôle joué jadis par la religion, c'est-à-dire d'être un puissant ciment de cohésion communautaire et national.» Encore là, la thèse est certainement pertinente, mais quand Boily ajoute que «ce faisant, le rôle critique de l'historien ne cède-t-il pas la place à sa "fonction identitaire"» sans pour autant répondre à sa question, suggérant ainsi une réserve qu'il laisse en plan, il use d'un procédé allusif qui dérange.

Ce sont là, toutefois, des points de détail qui n'annoncent que de passionnantes discussions à venir et qui n'entachent pas vraiment La Pensée nationaliste de Lionel Groulx, un ouvrage admirable, dense et original qui contient les bases d'un débat potentiellement très sain sur la figure de Groulx, sur son influence, sur la nature du nationalisme québécois d'hier et d'aujourd'hui et sur la fonction de l'historien. C'est énorme.

louiscornellier@parroinfo.net