Tintin et nous

Dessin d’Hergé (1965), colorisé par les Studios Hergé (2010).<br />
Photo: copyright 2010. hergé/hurtubise/moulinsart Dessin d’Hergé (1965), colorisé par les Studios Hergé (2010).

Hergé a visité la Belle Province une seule fois, invité au 7e Salon du livre de Montréal, en avril 1965. Beau sujet d'article, se dit-on: pas de quoi remplir un livre. À moins d'être Tristan Demers et, tel Tintin fasciné par une maquette de bateau au vieux marché de Bruxelles, trouver là le point de départ d'une histoire passionnante, pleine de rebondissements et de trésors: la grande aventure de Tintin au Québec.

«Oh! C'est un beau!», s'exclame Tristan Demers. Exprès, j'ai apporté au bistrot mon Tintin et Milou encadré. Pas tellement pour faire mon petit effet auprès de l'ami bédéiste, qui en a manipulé des dizaines et des dizaines, de ces dessins dédicacés par Hergé, des plus élaborés et des extraordinaires, à en juger par ceux qui émaillent Tintin et le Québec: Hergé au coeur de la Révolution tranquille, son magnifique livre à dos toilé rouge, l'événementiel ouvrage qui paraît ces jours-ci chez Hurtubise avec la bénédiction des ayants droit de la Fondation Hergé. À la page 123, il faut voir le fabuleux dessin en couleurs qu'obtinrent quatre globe-trotters québécois lors de leur périple à travers cinq continents en Westphalia, de l'Expo de Montréal à l'Expo d'Osaka: Tintin, Haddock, les Dupon(d)t, Tournesol et Milou trinquent à leur santé, devant «Toutounne» leur camionnette.

Mon dessin de la main de Hergé, dédicacé de la main de Hergé, nous sommes des milliers dans le monde à en avoir un, à la fois semblable et unique. Et à le chérir. On ne peut pas tous avoir chez soi (ou dans un coffre à la banque) le crayonné d'une planche de Vol 714 pour Sydney, comme il s'en est adjugé deux à prix d'or le 9 octobre dernier à l'hôtel Marcel-Dassault, lors de la plus récente vente aux enchères Tintin de la maison Artcurial. En vérité, si j'ai apporté mon petit Tintin et Milou, c'est pour signifier à Tristan que j'en suis. De la grande famille des chanceux qui ont eu un lien direct, fût-il ténu, avec le créateur de Séraphin Lampion. Et me voilà racontant à Tristan qu'en 1979, parce que j'avais lu dans Tintin et moi, le livre d'entretiens de Numa Sadoul, que Hergé répondait à toutes les lettres, je lui avais écrit, et deux semaines pile plus tard, recevais lettre et dessin.

«C'est incroyable, hein? Tous les correspondants québécois que j'ai rencontrés m'ont dit la même chose. Le court délai, le mot gentil. Il n'a jamais déçu personne. Il refaisait le même dessin inlassablement. Il y avait cette discipline chez Hergé, ce respect du lecteur. Ça confère une grosse responsabilité à celui qui se met en tête d'ajouter son livre à la bibliothèque de Moulinsart! Il faut être à la hauteur!» Il l'a été, Tristan Demers, à la hauteur. Quatre années de recherches, menées entre ses propres bédés et produits dérivés, l'émission Bd Cités et ses conférences aux quatre coins du Québec, lui ont été nécessaires pour déterrer à peu près tout ce qui pouvait se déterrer concernant Tintin et nous. «C'est d'abord l'idée d'un ami tintinophile, Christian Proulx, qui m'a lancé. Et puis ça s'est fait dans l'enthousiasme et avec un certain acharnement — je suis comme Milou, je lâche rarement mon sceptre d'Ottokar. Un travail de moine, de détective et de reporter.»

«Au départ, je croyais écrire une plaquette. Et de fil en aiguille, de témoin en témoin, tout un monde s'est révélé. Il n'y avait pas eu seulement la visite de Hergé au Salon du livre de 1965, et pas seulement l'exploit du petit Denis Thérien à l'émission Tous pour un. Ça n'allait pas être un livre pour initiés, pour tintinophiles patentés. Tintin a touché tellement de gens! Aux Archives nationales, je tombais sur des lettres de Pierre Laporte, par exemple, qui parlait de Hergé avec J.-Z. Léon Patenaude, qui était le directeur du Salon du livre. Et plus je fouinais, plus je constatais que Tintin, chez nous, a été une sorte de symbole durant la Révolution tranquille. Un héros miroir, auquel nous pouvions nous identifier, à un moment où nous cherchions à rayonner dans le monde.»

Hergé à la Manic


C'est bien pour ça qu'entre les séances de dédicaces à Montréal et à Québec (chez Eaton's et au magasin Paquet, notamment), on voulut tant montrer la Belle Province à Hergé. «L'idée, c'était de s'arranger pour que Hergé ait le goût de faire vivre une aventure de Tintin au Québec. Tout semblait possible, on construisait le métro et on faisait surgir une île de nulle part pour l'Expo, pourquoi pas notre Tintin?» D'où la visite du chantier de Manic 5, que raconte Tristan dans le détail (il raconte tout dans le détail, le livre entier est documenté à l'extrême). D'où la journée à la cabane à sucre, durant laquelle le dessinateur croqua son personnage sur place, case unique publiée en couverture du bulletin de la Chambre de commerce de la Belgique et du Luxembourg au Canada. «Ils l'avaient reçu avec un château de Moulinsart en sucre d'érable! Selon la légende, il aurait fait son croquis accroupi dans la neige... Ce dont je suis le plus fier, c'est que la Fondation Hergé ait accepté de colorer le dessin pour le livre.»

Fin tacticien, Tristan n'a montré son Tintin et le Québec aux gens de la Fondation qu'une fois ses recherches avancées et ses trouvailles prêtes à épater. «Je savais qu'on avait des choses qu'ils n'avaient pas. Les photos de Gaby, par exemple.» Le grand portraitiste avait dans ses dossiers, inédites, des photos prises lors d'un passage aux Studios Hergé en juin 1970. «À la Fondation, ils sont tombés sur le cul. Le grand portrait du Hergé vieillissant les a émus, tous les employés sont venus la voir. Il y a quelque chose dans le regard, toute l'humanité de Hergé est là.»

Le livre de Tristan Demers, conteur-né, se lit à l'endroit et à l'envers, et chaque chapitre est une équipée pas banale. On n'arrête pas de découvrir à quel point nous avons nourri de toutes les façons une véritable culture Tintin. Série radiophonique des aventures de Tintin avec les Besré, Buissonneau et cie, tournage chez Hergé à sa maison de campagne de Céroux-Mousty d'une émission de Premier plan avec Judith Jasmin, théâtre de marionnettes au Jardin des merveilles du parc Lafontaine, publication de L'Oreille cassée dans La Patrie, projet avorté de film de fiction québécois d'une aventure de Tintin (les Studio Hergé avaient envoyé à l'ONF le scénario laissé en plan de Tintin et le Thermozéro, imaginé par Greg), on va d'étonnement en ravissement, et les documents reproduits laissent pantelants. «J'ai vraiment eu l'impression d'être une espèce d'archéologue.»

Et partout, nous sommes là. Du futur maire de Québec Jean Pelletier au futur RBO Yves P. Pelletier, les tintinophiles sont partout dans le livre, et chacun a apporté sa dédicace en preuve. «Sauf moi, soupire Tristan. J'avais dix ans quand il est mort, et je commençais à dessiner mes p'tits Gargouille. Mais quand je suis passé à la Fondation, j'étais comme un enfant, j'avais des planches de L'Île noire dans les mains. Imagine. Hergé et moi, on s'est quand même retrouvés, autrement.»
6 commentaires
  • Socrate - Inscrit 23 octobre 2010 03 h 44

    les miroirs

    Ah! je ris de me voir si belle en ce miroir... Matante Pauline.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 23 octobre 2010 09 h 03

    L'ami de Matzneff

    Ce que je n'ai jamais compris c'est que Hergé était le grand ami de Gabriel Matzneff, l'écrivain pédophile qui avait fait sortir Madame B de ses gongs sur le plateau d'Apostrophes

  • Michel Chayer - Inscrit 23 octobre 2010 10 h 22

    Palais du commerce

    J’avais huit ans lors de la venue de Hergé à Montréal, et c’est au défunt Palais du commerce que ma mère m’avait amené pour faire dédicacer un Tintin au Congo.

    Je me souviens parfaitement de la séance de signature.

    Cet album, c’était un oncle Père blanc qui m’avait traîné dans une librairie de Saint-Lambert afin de m’offrir un livre pour mon anniversaire, et c’est le hasard qui m’avait fait choisir un récit qui mettait en scène un… Père blanc.

  • Normand Lebeau - Inscrit 23 octobre 2010 11 h 17

    Tintin au Québec

    Comment oublier le jour qu'il a autographié deux de mes albums au Salon du Livre? J'avais demandé à ma mère de m'acheter des livres pour avoir sa signature (un procédé de marketing qui ne rate jamais surtout lorsqu'il s'agit d'un public d'enfants). Malheureusement, je n'ai plus ces albums, victimes d'un toit qui a coulé, mais j'en garde un souvenir impérissable.

  • Gebe Tremblay - Inscrit 23 octobre 2010 13 h 35

    Vive Degrelle !

    Et Hergé biensûr !