Littérature québécoise - Phénoménale Philomène

Comment conjurer «l'abjection de la finitude», sinon en livrant un plaidoyer éloquent en faveur de l'imaginaire? Dans D'où viens-tu, berger? (Leméac, 2006), on s'en souviendra, Mathyas Lefebure poussait d'une autre manière un même cri du cœur avec le récit de son expérience de berger. Ses 1500 brebis, sa liberté retrouvée de «fils de pub» dans les Alpes françaises, ses angoisses de néophyte, ses exaltations et son désir d'écrire.

Libéré cette fois de l'urgence de se dire — du moins en apparence —, Lefebure emprunte le chemin du roman polyphonique un peu baroque pour raconter l'histoire d'un enfant dont la grand-mère hébergeait comme pensionnaires des ex-psychiatrisés.

À la mort de Philomène, sa «fabulatrice têtue», à laquelle il avait promis de raconter «ses fous», Jonathan plonge donc dans les souvenirs de l'époque où il allait dîner chez elle les jours d'école. Le Grand Livre des fous multiplie les angles pour raconter l'atmosphère qui régnait dans la maison.

Le point de vue de l'enfant de sept ou huit ans qu'il était. Celui de la grand-mère, femme à l'excentricité bridée par son rôle d'épouse, de mère et de femme dans une société conservatrice — de loin le personnage le plus intéressant de toute cette cohorte. Celui, enfin, du grand cousin Alex, qui est occupé, à coups de buvards d'acide, à enfoncer les portes ouvertes de la perception, flirtant lui-même avec la folie.

Inscrit dans une école «ouverte» où il est particulièrement assidu à son «atelier de l'imaginaire», l'enfant consacre une page de son cahier jaune (jaune comme du «vomi de sorcière») à faire le portrait de chacun des fous hébergés par sa grand-mère: monsieur Propre, monsieur Bouchon, le colonel Coucou ou monsieur Barbe-Bleue.

Chacun sa particularité, sa petite obsession, mais tous victimes d'un système qui les a broyés, trop rapidement triés à l'heure de la désinstitutionnalisation «pour fonctionner en dehors de l'asile». On retrouve dans ces parties, dont la tonalité domine Le Grand Livre des fous, le ton désormais classique de l'enfant narrateur — façon Ajar, par exemple, ou Sylvain Trudel.

Jonathan poursuit son exploration de ce petit monde, Alex continue à tordre le cou à la réalité, tandis que la grand-mère, elle, s'interroge sur le sens de la vie tout en lisant en cachette Hebdo-Police pour le courrier du coeur, à la recherche du grand amour comme «dans les grands films de Tarzan, l'homme singe». De leur côté, les voisines entonnent leurs commérages sans fin.

Une série de dérives et d'incidents graves éloigneront toutefois Jonathan de sa grand-mère, à qui on retirera aussi ses colorés pensionnaires.

C'est là l'univers éclaté de ce roman qui livre un hommage à la grand-mère «gardienne de fous» et concrétise l'ancienne promesse de témoigner. Malheureusement écartelé entre trop de personnages (fous braques, fous d'amour, fous tout court) pas toujours bien esquissés, Le Grand Livre des fous, dans ses dérives lyriques, perd parfois de son intérêt.

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Collaborateur du Devoir