Littérature française - Les mythes de Jean Echenoz

Jean Echenoz clôt sa trilogie de romans biographiques avec Des Éclairs.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Verdy Jean Echenoz clôt sa trilogie de romans biographiques avec Des Éclairs.

Pourquoi Des éclairs serait-il la fin d'une trilogie? On le dit pourtant. Jean Echenoz, avec Des éclairs, en finit avec un troisième volet biographique, consacré à ses héros: le compositeur français Ravel, le coureur tchèque Zátopek, auquel s'ajoute désormais l'ingénieur serbe Tesla, rebaptisé Gregor, découvreur au génie avalé par Edison. Il est le père du courant alternatif, de la radio, des rayons X, du radar et autres modernités.

Repères, donc, inattendus que ces vies prises comme au hasard dans le grand tablier du monde, nourrissant l'idée qu'un tel écrivain se fait d'un grand homme. Est-ce parce qu'avec Echenoz la littérature sort d'elle-même? Les lecteurs l'aiment ainsi. Avec Echenoz, ils partagent la musique, le sport et le progrès, mots magiques d'un joyeux spectacle, puisqu'il con-vient de traiter ainsi cette stricte affaire personnelle d'une admiration à rebours.

Il faut d'abord dire combien Echenoz est lui-même un bricoleur habile. Ses outils? La langue d'un curieux, d'un astucieux, d'un remarquable artisan du portrait. En peu de mots, il vous campe une époque, un caractère bougon, un esprit torve, un rêveur. Il fait d'un obscur personnage un monde en soi.

Un découvreur pas si fou


Ce Gregor, né Nikola Tesla sur les bords de l'Adriatique en 1856, a été engagé par Edison à General Electric. Il y joue avec le feu, l'incendie électrique, chronique, accidentel, il rivalise avec les caprices du ciel. Le courant littéraire passe. Echenoz vous allume sur les coups fourrés d'Edison, ogre sans pitié des bonnes idées d'autrui, qu'il exploite à son profit.

Les choses iront vite dans la vie de Gregor, comme son esprit calculateur et ingénieux. On le fait passer pour un illuminé, un antipathique, le pauvre qu'il est à force de dépossession. Il s'est occupé de tout — sept cents brevets — sauf de lui-même, semble-t-il, mais ce n'est pas un homme d'affaires, les crocs en avant.

«Énigmatique et théâtral, ménageant ses éclairages et ses effets», Gregor est un merveilleux magicien, un visionnaire, un génie. On le courtise, mais il refuse la griserie des soupers de luxe. Il est plutôt attiré par les êtres bizarres, les décomptes absurdes, et plus cela ira, plus ce sont les oiseaux qu'il fréquentera.

Echenoz collectionne les anecdotes et vous les sert sur un plateau d'argent, vif, léger et malicieux, si bien que le sujet un peu rébarbatif, au coeur du grand grenouillage capitaliste, devient l'emblème de la forfaiture, accrochant le mérite pour mieux le broyer. Sans quitter sa nature propre, le profit et la rentabilité, cette machine volontaire ira jusqu'à détruire la vie du savant dévoué à l'incandescence.

Cadence accélérée

Gregor a bien des amis dans le gratin financier, John Pierpont Morgan par exemple, mais c'est un «Frankenstein en affaires», «une brute insensible et co-lérique». Et voilà Echenoz à son aise, fouettant l'ogre dans le cirque. C'est que, dans sa trilogie, l'écrivain a aimé les coureurs de fond, les tours de piste, le spectacle vivant. Ici, Gregor est aussi la bête, fascination qu'il partage avec Jim Jarmush, cinéaste sympathique aux adversaires de Superman et aux éleveurs de pigeons.

Gregor se laisse dépouiller par les créanciers. Il a bien sûr réussi quelques bonnes affaires personnelles, sa tour à Long Island, par exemple. Mais, en pleine guerre froide, l'état-major la fait démolir, craignant le pôle d'espionnage au lieu d'entendre l'inventeur lui vanter les aptitudes des ondes stationnaires et des impulsions qui permettraient de communiquer sous les mers. Il a même conçu le plan d'un missile, mais qui écoute ce savant révolutionnaire, hautement performant?

L'égalité américaine a ceci de sournois: elle ne conçoit de général que la compétition. Aussi, lorsque Gregor se réfugie au milieu des pigeons new-yorkais, il décline vers l'anonymat dont il s'est extrait, laissant en 1943 en héritage aux scientifiques, qui se gaussent, l'équivalent, mais bien plus tôt, des inventions de Nobel. La différence, sans doute, tient à son refus que l'arme absolue, qu'il a pensée et mise sur papier, serve à un seul pays: il en envoyé les plans coupés à plusieurs gouvernements qui, au lieu de négocier la paix, ont choisi d'abord une autre grande guerre.

Echenoz n'aura pas tellement aimé son personnage, au final. Mais il sait conduire en terrain accidenté un véhicule littéraire qui montre la cécité cruelle et répétée de nos sociétés.

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Collaboratrice du Devoir