Littérature anglaise - Le roman de la science

L'étude de la psyché et de ses actes a pu, à ses débuts, faire l'objet de violentes critiques, être assimilée à une forme de charlatanisme, Freud n'en démordait pas: la psychanalyse est une science, nouvelle, d'accord, mais science. Reprenons. Si le modèle du physicien Niels Bohr établi à partir des «relations numériques simples entre les positions des raies spectrales de l'hydrogène» a pu expliquer le tableau périodique des éléments, pourquoi «la périodicité d'appariement des groupes d'électrons dans l'atome» suit-elle la séquence 2, 8, 18, 32? Se pourrait-il que les nombres entiers soient le mortier qui fixe la réalité?

Trois explications du monde, du physicien anglais Tom Keve, est une formidable machine romanesque qui ne cherche surtout pas à renvoyer dos à dos, disons, la tradition et la modernité, ou les intuitions cosmogoniques des kabbalistes au Moyen Âge et les théories de la physique quantique. Avec habileté et érudition, le romancier fait d'abord entendre les échanges intellectuels, les heurts, les connivences, les loyautés, les ruptures, les douleurs, en un mot le génie qui soufflait entre Vienne, Berlin, Budapest, Londres et New York dans la première moitié du XXe siècle et qui a fait en sorte de réunir sur le timbre-poste de la suprême intelligence des gens comme Freud, Ferenczi, Lou Andreas-Salomé, Max Planck, Carl Jung, Ernest Rutherford, pour ne mentionner que les plus connus.

Ce faisant, il permet aussi au lecteur de toucher du doigt, si l'on peut dire, les frontières alors poreuses entre les disciplines. «J'ai toujours été d'avis que la physique, la psychologie et la physiologie ne sont pas des îles désertes dans l'océan universel, dit le vieux professeur Ernst Mach, physicien et philosophe auquel Einstein devrait beaucoup, mais un seul et même continent — simplement des manières différentes de percevoir ou de décrire les mêmes phénomènes.»

C'est pourquoi l'un des plus brillants disciples de Freud, Ferenczi, fait faire à la psychanalyse un détour par le spiritisme. C'est pourquoi le physicien Wolfgang Pauli fils peut puiser dans la pensée du rabbin Isaac Luria, ayant vécu au XVIe siècle, certains aspects du principe d'exclusion qu'il formulera en physique, selon quoi la création a besoin d'espace pour créer. Ce n'est pas le moindre mérite de ce roman fascinant que de montrer le riche terreau qu'aura été le judaïsme, et plus particulièrement son courant mystique, dans le façonnement du monde moderne qu'opère alors une communauté de savants dont bon nombre — et ce n'est pas un hasard — sont issus du peuple du Livre, le bien nommé. La génération de Freud est la première, fait remarquer ce dernier, à avoir été éduquée hors du ghetto. Le roman de Tom Keve donne à voir de manière saisissante les effets de la brève fenêtre intellectuelle pendant laquelle la sortie de religion n'a pas été tout à fait synonyme d'amnésie et les conceptions hardies d'esprits libres ont pu se nourrir des connaissances accumulées par la tradition, tout en congédiant ses superstitions, même si un tel tri ne va pas sans difficulté.

C'est pourquoi l'un des plus brillants disciples de Freud, Ferenczi, fait faire à la psychanalyse un détour par le spiritisme. C'est pourquoi le physicien Wolfgang Pauli fils peut puiser dans la pensée du rabbin Isaac Luria, ayant vécu au XVIe siècle, certains aspects du principe d'exclusion qu'il formulera en physique, selon quoi la création a besoin d'espace pour créer. Ce n'est pas le moindre mérite de ce roman fascinant que de montrer le riche terreau qu'aura été le judaïsme, et plus particulièrement son courant mystique, dans le façonnement du monde moderne qu'opère alors une communauté de savants dont bon nombre — et ce n'est pas un hasard — sont issus du peuple du Livre, le bien nommé. La génération de Freud est la première, fait remarquer ce dernier, à avoir été éduquée hors du ghetto. Le roman de Tom Keve donne à voir de manière saisissante les effets de la brève fenêtre intellectuelle pendant laquelle la sortie de religion n'a pas été tout à fait synonyme d'amnésie et les conceptions hardies d'esprits libres ont pu se nourrir des connaissances accumulées par la tradition, tout en congédiant ses superstitions, même si un tel tri ne va pas sans difficulté.

Tous les personnages ici mis en scène sont historiquement attestés, et de même leurs oeu-vres, leurs hypothèses, leurs convictions. Restent le cheminement de leur pensée et certains de leurs propos. C'est là le terrain de jeu du romancier. Terrain de joute, plutôt, où vont bientôt se déployer les trois régions que compte l'univers, selon le chimiste Gyuri Hevesy, et que le lecteur voudra maintenant connaître, heureux lecteur.

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Collaboratrice du Devoir