Histoire - Quand The Gazette était française...

Le quotidien montréalais The Gazette aime rappeler sa date de fondation: 1778. Mais il ne précise pas qu'il était alors, avant de devenir bilingue, puis uniquement anglais, la première feuille de langue française au Québec et la première à y avoir été censurée! Le journal de l'époque témoignait aussi, malgré une langue commune, du heurt entre ses artisans, des immigrés restés européens, et un collaborateur canadien qui exaltait son Amérique natale...

Voilà enfin l'édition intégrale, présentée par Nova Doyon et annotée par Jacques Cotnam, avec la collaboration de Pierre Hébert, de La «Gazette littéraire de Montréal» (1778-1779). Cet hebdomadaire, animé par l'imprimeur Fleury Mesplet (1734-1794) et l'homme de loi Valentin Jautard (1736-1787), qui avaient quitté la France pour le Nouveau Monde après la Conquête britannique du Canada, tranchait sur la bilingue Gazette de Québec, fondée 14 ans plus tôt, dont la mission restait commerciale et gouvernementale.

Dans son excellente introduction, Nova Doyon met en relief la nature littéraire et philosophique du journal qui, en s'inspirant des penseurs des Lumières, surtout Voltaire, évite de sombrer dans le fanatisme irréligieux et demeure ouvert à la diversité des opinions, y compris celles des catholiques. Malgré cette conception nuancée — certains préféreront dire prudente, voire astucieuse — de la liberté de l'esprit, la Gazette ne suscite pas seulement la méfiance du clergé.

En 1779, Mesplet et Jautard voient leur journal supprimé par le pouvoir colonial anglais, qui les jette en prison parce qu'il les soupçonne de soutenir les insurgés américains en guerre contre la Grande-Bretagne. Comme le pense Nora Doyon, les deux occupent une place de choix dans l'histoire de l'émancipation intellectuelle du Québec.

Mais leur voltairianisme ne se différencie guère de celui que l'on retrouve en Europe. L'originalité nord-américaine de la Gazette littéraire apparaît dans les textes d'un collaborateur, «le Canadien curieux», pseudonyme derrière lequel se cacherait, selon les notes très fouillées de Cotnam et Hébert, le jeune Pierre-Louis Panet (1761-1812), un natif de Montréal qui deviendra député antiesclavagiste.

Cet esprit singulier, proche du préromantisme, croit que l'Amérique, terre mythique, se distingue du reste du globe par une ambiance. «Tout atteste, écrit-il en janvier 1779, qu'elle a été submergée par les eaux, et qu'il n'y a pas longtemps que la mer s'est retirée de dessus ce malheureux continent.» Si l'on n'admet pas de «secrètes» explications à cela, il signale que «tout annonce quelque terrible révolution». Le visionnaire considère Jautard comme un Européen hautain: «Cet homme méprise souverainement la jeunesse canadienne...»

Dans notre premier journal de langue française, la lutte entre l'Ancien et le Nouveau Monde définissait déjà l'avenir de notre littérature.

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Collaborateur du Devoir