Le choix du risque

L’Afghanistan est aujourd’hui un des terrains les plus dangereux pour les reporters à l’étranger.<br />
Photo: Agence Reuters Bob Strong L’Afghanistan est aujourd’hui un des terrains les plus dangereux pour les reporters à l’étranger.

Ils nous rapportent des sons, des images et des textes de lointains champs de bataille ou de pays réputés infréquentables. Ils le font au risque de leur vie ou de leur intégrité physique et, souvent, au prix d'une vie personnelle et familiale normale. Collaboratrice au Devoir, l'auteure, Danielle Laurin, a rencontré 18 journalistes d'ici et d'ailleurs afin de leur poser la question suivante: le meilleur reportage vaut-il la vie d'un journaliste?

«Je voudrais comprendre ce qui les pousse comme toi à se mettre en situation de danger», écrit-elle à l'adresse de son mari reporter, qui a couvert plusieurs conflits pour la Société Radio-Canada.

La réponse courte, c'est que les émules d'Albert Londres pensent qu'il est de leur devoir de décrire la guerre dans toute son horreur et son absurdité.

«Je ne pose pas la question de ce que je fais là-bas, je le sais. J'étais là pour témoigner, pour faire une histoire», affirme simplement Patrice Roy, l'animateur du Téléjournal-Montréal de la SRC, qui a presque miraculeusement survécu à l'explosion d'une bombe artisanale en Afghanistan en 2007. Sa vie a basculé après ce drame, qui a coûté une jambe à son caméraman, Charles Dubois, et la vie à deux soldats canadiens ainsi qu'à son guide afghan.

Cela valait-il la peine, ce jour-là, d'accompagner des militaires dans une mission dangereuse? «Non, du point de vue individuel, mais oui, du point de vue collectif, répond Patrice Roy. Bien sûr que, du point de vue individuel, on n'aurait pas dû, Charles et moi, aller là-bas. Les reportages que nous avons faits ne justifient pas la perte de la jambe de Charles. Mais, collectivement, si on ne couvre plus les guerres, c'est un drame, une tragédie.»

Le métier de journaliste de guerre n'est plus réservé aux hommes. Certaines femmes (et quelques hommes) ont renoncé à toute vie familiale. D'autres bénéficient du soutien d'un conjoint ou d'une conjointe. C'est le cas de Sarah Daniel, reporter au Nouvel Observateur. «Mais tous les gens ont fini par le condamner, lui. Parce qu'il ne me condamnait pas. Du genre: il ne m'aime pas vraiment pour me laisser partir dans des endroits si dangereux», confie la grande reporter qui a multiplié les séjours en Afghanistan et en Irak.

Elle admet trouver, dans ce genre d'expérience, une sorte de drogue. «On a beau se dire: je ne suis pas une tête brûlée, je ne prends pas tous les risques... Il y a l'adrénaline qui nous pousse. On fait des bêtises, tout plein, on fait n'importe quoi, parfois.»

Les reporters de guerre rentrent parfois au pays hantés par certaines images, mais ils éprouvent rarement le stress post-traumatique des militaires. «Je vais peut-être m'écrouler, dans un, deux ou six mois, mais ce que j'ai vécu n'a rien à voir avec les soldats qui reviennent de la guerre si mal en point, si traumatisés, parce qu'ils se disent que ça n'avait pas de sens de tuer des gens, de voir leurs camarades mourir», explique Patrice Roy.

Il y a aussi le souvenir de ces autres victimes de la guerre que sont les simples citoyens. «Que leur est-il arrivé à tous ces gens [...]. Moi, je suis partie, mais eux sont restés», note Céline Galipeau, de la SRC, qui a connu son baptême du feu à Groznyi, en Tchétchénie, en 1994.

Florence Aubenas a été enlevée et gardée en captivité pendant plusieurs semaines en Irak, en 2005. Elle considère cet enlèvement comme un «accident professionnel», qui ne l'a d'ailleurs pas empêchée de retourner dans des pays à risque.

Roger Auque, qui a subi le même sort au Liban en 1987, est à la retraite depuis peu, mais «c'est sûr que, si demain les Américains se tapent l'Iran, ça donne envie d'y être».

«Je ne pouvais pas ne pas y aller», affirme la Française Anne Nivat, à propos de la guerre en Tchétchénie, qui a très peu été couverte.

Contrairement à beaucoup d'autres journalistes de guerre, elle pratique une sorte d'immersion totale dans les sociétés qu'elle décrit. Autant par respect que dans le but intéressé d'obtenir la confiance, sans laquelle l'information vient difficilement ou ne vient pas. Après une expérience frustrante avec l'armée russe, elle n'a jamais voulu être embedded. Elle tient trop à son indépendance. C'est aussi le cas de Michèle Ouimet, de La Presse, qui a abondamment écrit sur l'Afghanistan et le Pakistan récemment. «Je préfère ma burqa aux blindés, dit-elle. Une prison en vaut une autre.»

La douleur des autres

Certains journalistes, comme Florence Aubenas, se sont parfois sentis obligés de sortir de leur rôle d'observateur pour aider des personnes en difficulté. Qui a oublié la photo du vautour en train de guetter la petite fille qui va mourir au Soudan, cliché qui a valu en 1993 un Pulitzer à son auteur, qui s'est suicidé peu après? Lui ne pouvait probablement rien faire, mais d'autres journalistes remplissent parfois leur devoir d'assistance à une personne en danger, comme tout autre citoyen.

Certains reporters avaient toujours rêvé de couvrir des conflits. En revanche, la guerre ne faisait pas partie des plans de Michel Cormier, de la SRC, mais celui-ci a cru de son devoir de se rendre en Afghanistan.

«Ç'a changé ma façon de voir et de pratiquer mon métier. J'en suis venu à me dire que la seule justification que nous avons comme journalistes, c'est d'être humain, de respecter les gens qui souffrent, qui sont dans la misère», dit-il.

Il ajoute: «On a la responsabilité de rester vivant. Un journaliste mort ne sert à rien.»

Le grand photoreporter Patrick Chauvel compare les risques de son métier à ceux que prend un coureur automobile: «On peut être tué pour une photo, mais on ne meurt pas pour une photo.»

Un reporter peut-il changer les choses? «On ne peut pas accélérer les choses, [...] mais il faut accepter que nous, journalistes, nous contribuons de façon très modeste à créer ce qu'on appelle l'opinion publique et à faire avancer les choses», répond Sarah Daniel.