Une berceuse pour Haïti

Le 12 janvier 2010, le poète haïtien Rodney Saint-Éloi, fondateur des éditions Mémoire d'encrier, est à Port-au-Prince pour participer au festival Étonnants voyageurs. Il est heureux de pouvoir enfin se «fondre dans ces paysages [qu'il a] laissés il y a dix ans pour aller vivre à Montréal». Cette visite le soulage un peu du tourment de «la mauvaise con-science d'être si loin et si peu présent dans le combat pour le changement au pays natal». En fin d'après-midi, il mange au restaurant de l'hôtel Karibe avec Dany Laferrière quand, soudainement, tout se met à bouger autour d'eux, quand la terre fait «goudou-goudou», selon le terme haïtien désormais utilisé «pour nommer, par les sons, les vacillements et les balancements, la terre qui a tremblé». Trente-cinq secondes plus tard, tout s'est effondré.

Haïti, kenbe la! (qu'on peut traduire par «Haïti, tiens bon!» ou «Haïti, redresse-toi!») raconte les minutes, les heures et les jours qui suivent. Survivants du séisme, Saint-Éloi et ses amis partent alors en quête des vivants et des morts. «Nous sommes chanceux d'être debout, écrit le poète. Nous regardons les autres avec une distance coupable. Nous avons la posture du spectateur. Celui qui documente... Celui qui constate les dégâts.»

Habité à la fois par la stupéfaction et la douceur, ce récit au ton évocateur et poétique donne une épaisseur humaine à la catastrophe — des gens se mariaient, des amants adultérins s'aimaient, des enfants revenaient de l'école quand tout a tremblé —, revient au passage sur les grandeurs et misères de l'histoire haïtienne (l'indépendance, Duvalier, la ségrégation qui engendre la violence) et critique le vide institutionnel actuel (peuple abandonné, président insignifiant porté sur la bouteille). «Aucune bouche de mensonge ne me racontera des sornettes, écrit Saint-Éloi, tant il est vrai que l'histoire du pays depuis l'indépendance est une suite de séismes suivis de répliques régulières.»

Haïti, kenbe la! ne veut pas tant expliquer la situation que la faire ressentir, partager. «J'ai écrit ce livre pour accompagner d'une berceuse ce cri goudou-goudou enraciné dans les entrailles de tous les Haïtiens, explique le poète. C'est une blessure avec laquelle ils seront obligés de vivre.» Sorte de reportage impressionniste qui est aussi un éloge de la culture comme nourriture essentielle, «car ce sont les histoires qui rassemblent les hommes», ce livre d'une douce et belle intensité évite les clichés d'usage reliés à ce drame et dit autant la «peur du mot demain» que la nécessité de se lever pour «remembrer le ventre flasque de la terre qui a tremblé».

«Je ne crois pas avoir rencontré une personne aussi passionnée par son pays au point où tout, un signe, un cri, une silhouette, un souvenir, n'importe quoi, débouchait inévitablement sur Haïti», écrit le préfacier Yasmina Khadra au sujet de Saint-Éloi. Haïti, pour se redresser, aura besoin que cette passion soit contagieuse.

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Collaborateur du Devoir