Poésie - Lieux d'émerveillement

«Notre lecture commence au flanc des sens / au bout des doigts / et l'or sous mes ongles crasseux / ta conscience aiguë de la douleur / c'est lire déjà». Mais lire quoi? L'unité de ces Lectures d'un lieu, de France Mongeau, ne se livre pas facilement, ni leur dessein ni leur sens qui eussent donné une cohésion fondamentale à un projet qui reste un tantinet abstrait. Sauf peut-être dans la partie intitulée Projections, qui concilie les aspirations au plus haut et une escalade en montagne. Image récurrente dans l'ensemble du recueil qui trace un très faible trait entre les parties.

Encore un recueil où un «je» s'adresse à un «tu» dont l'identité est jalousement gardée. «Tu accours à mes cauchemars», dit-elle, au coeur des thématiques très connues du jour et de la nuit, de la parole et du silence, du temps et des amours, de la mort et de la vie. La relation à l'autre tenant de la plus grande ambivalence, tendue qu'elle est entre autonomie et soumission. «Plus effacée que ta respiration ma voix», avoue-t-elle, creusant plus encore l'ambiguïté; «ma part inventée devenue tienne / tu es ce personnage que je raconte», ajoute-t-elle, brouillant les pistes.

J'ai dit ailleurs à quel point j'aimais l'oeuvre de France Mongeau. Précisons que je reste un peu à l'orée de ces Lectures d'un lieu qui ne me reçoivent pas vraiment. Cela ne remet pas en question l'extrême qualité de ce travail peaufiné et investi d'un talent indéniable.

Dérive consciente

Depuis quelques années, je suis loin de vraiment tout aimer ce qu'écrit et la manière d'écrire de France Théoret. Une sécheresse du ton et du style plombe son écriture. Si elle est devenue une icône de l'écriture au féminin, il est toujours difficile de mettre des bémols sur une oeuvre que, par ailleurs, on a tant admirée.

Avant d'atteindre la remarquable seconde partie, il faut traverser le texte éponyme de La Nuit de la muette, qui abuse du verbe «être» et où se trouvent quelques lourdeurs.

Par chance, on peut se réjouir de l'exceptionnelle qualité de la seconde partie, intitulée Marcher n'importe où. Théoret renoue ici avec la thématique d'un de ses plus grands textes, texte qui reste grand également dans notre littérature, à savoir La Marche, paru dans Nécessairement putain, en 1980. Dans cette nouvelle «marche», écrite en majeure partie en vers libres, nous retrouvons ce souffle, cette libération de la voix qui porte le poétique au coeur du rythme, qui n'est plus inféodée au discours social ou politique, ni contrainte dans une gangue appauvrissante. Soit, le texte est encore porteur d'une conscience sociale indélébile, mais ces dérives dans Saint-Pétersbourg ou Montréal recèlent leur part d'émerveillement et d'ouverture. Un retour à la poésie somme toute pertinent pour cette auteure à la voix essentielle.

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Collaborateur du Devoir

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LECTURES D'UN LIEU
France Mongeau
Les Écrits des Forges
Trois-Rivières, 2010, 96 gages

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LA NUIT DE LA MUETTE
France Théoret
Les Écrits des Forges
Trois-Rivières, 2010, 73 pages