Littérature française - Changement de garde

Paris 1954. C'était un temps raisonnable, succédant à la déraison totale qu'avait été la guerre. La voiture n'occupait pas tout l'espace, le travail non plus, la littérature régnait en maître sur les esprits et le bon goût, «Qu'on aime ou non Blanchot, voilà un critère», le cinéma et l'Amérique faisaient rêver les jeunes gens. Avec Le Réprouvé, Mikaël Hirsch signe un roman délicieux et improbable tant il emprunte à plusieurs genres, puisqu'il tient à la fois de la chronique, du portrait, du roman d'apprentissage, des mémoires familiaux revisités par l'imagination. L'auteur est en effet le petit-fils de Louis-Damien Hirsch, cofondateur, aux côtés des Paulhan, Gide, Ruyters et autres Schlumberger, de la NRF, vivier d'où devait surgir la maison Gallimard que nous connaissons.

En 1954, cette dernière, créée au début du siècle, est suffisamment ancienne pour être devenue un lieu de pouvoir, l'objet d'envie et de récriminations, celles proférées par un Céline antisémite, pétainiste, depuis peu rentré de son exil au Danemark, étant les plus fameuses (voir notamment la Correspondance, publiée en plusieurs volumes, chez Gallimard). Le jeune Gérard Cohen, après un séjour initiatique dans les sous-sols de la maison, à titre de magasinier, remonte à la surface pour en devenir le coursier, Hermès ailé sur sa moto. Au même moment, il s'agit pour lui d'apprendre à vivre au sortir de la guerre, ce qui ne va pas de soi quand, demi-juif, on a dû vivre caché en zone libre et vu sa logeuse raflée par les nazis pour apprendre plus tard qu'elle fut jetée vivante dans les crématoires à Ravensbrück. Quand sa mère fut un temps mise aux arrêts en raison de ses sympathies résistantes et son père, obligé de fuir Paris, la famille étant soutenue de loin en loin par les subsides d'un Gaston Gallimard temporisant avec l'occupant. Quand l'amour tarifé n'est pas toujours une consolation — et pourtant si. Quand il y a le jazz, violent appel d'air. Et la banlieue, pour l'heure encore pavillonnaire, presque bucolique, sans barres de HLM du moins, où filer, comme pour une expédition, afin de remettre plis et enveloppes à quelques grands misanthropes à juste titre révérés parce qu'authentiques écrivains: Léautaud-aux-mille-chats à Fontenay-aux-Roses et, à Meudon, un certain docteur Destouches, auquel, prudemment, le jeune messager tait son nom de famille, moyennant quoi, et après quelques visites, il est invité à s'asseoir.

Cela s'appelle l'humanité, paradoxale, complexe. Et ce n'est pas le moindre mérite de ce riche petit roman que de montrer le lent travail de l'identité chez un jeune homme façonné par la littérature et les livres, désireux, comme son père, juif laïque venu d'Alsace, de secouer la peau morte d'atavismes hérités du judaïsme, tout en étant rattrapé par ceux de la judéité.

Il fallait sans doute le regard d'un Céline maniant l'injure tous azimuts, vivant dans la crasse et l'indigence, soignant gratis les pauvres, invectivant l'époque, qui le lui rend bien — le réprouvé, c'est lui — pour que le jeune David mesure la place qui sera la sienne dans le monde nouveau: non pas celle du grand écrivain qu'il rêvait d'être il y a quelque temps encore; plutôt celle qu'assigne à Bartleby un Melville tout aussi grand écrivain à travers la fameuse réplique en forme de programme et que reprend à son compte le jeune David: «J'aimerais mieux pas.» Ce pas de côté par rapport aux certitudes du temps, cet exil intérieur, c'est proprement celui de la littérature. Le roman de Mikaël Hirsch se déroule sur fond de déjeuner chez Drouant, événement jugé de la plus haute importance à l'aune germano-pratine. Cette année-là, le Goncourt va aux Mandarins, de Simone de Beauvoir. Re-exit Céline. C'est que le bon droit a changé de camp.

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Collaboratrice du Devoir

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LE RÉPROUVÉ
Mikaël Hirsch
L'Éditeur
Paris, 2010, 194 pages

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