Octobre 70 et le procès du juridisme

En 1971, bien avant la commission Bastarache, la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, que nos politiciens et nos juristes se piquent de respecter comme une bible, se vit démasquée. «Je me trouve pas devant une cour mais devant un parti politique...», dit Pierre Vallières au juge Roger Ouimet, qui venait de lui avouer avoir été candidat libéral en plus d'être l'arrière-petit-fils d'un premier ministre du Québec.

Le magistrat, descendant du conservateur Gédéon Ouimet (1823-1905) et gendre du libéral Ernest Lapointe (1876-1941), ministre fédéral de la Justice, avait révélé cela, au tribunal, à l'un de ceux qui, en le soupçonnant de partialité, lui avaient demandé en vain de se récuser. Ses aveux se trouvent dans la réédition augmentée et annotée du Procès des Cinq (1971), publication devenue introuvable du Mouvement pour la défense des prisonniers politiques québécois.

Le juge Ouimet préside le procès (qui finira par un non-lieu) de cinq meneurs d'Octobre 70, Michel Chartrand, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Robert Lemieux et Jacques Larue-Langlois, accusés d'avoir pris part à «une conspiration séditieuse». Dès qu'une proclamation royale déclara, le 16 octobre, à Ottawa, qu'il existait «un état d'insurrection appréhendée» la veille et que les mesures de guerre s'appliquaient, la police jeta sans mandat les Cinq et des centaines d'autres en prison.

Condamné pour trois outrages au tribunal au début du procès, Chartrand résume la situation en cour avec sa verve habituelle: «On est pris pendant des mois en prison, pas de femmes; on rêve en regardant le Code. Ça débande un gars dangereusement...» Mais, pour comprendre, il faut rappeler, comme le romancier Louis Hamelin dans sa préface de la réédition, que le 15 octobre, devant 3000 sympathisants enthousiastes, Vallières, à côté d'autres accusés, s'était écrié: «Le FLQ, c'est vous!»

Parmi les Cinq, cette «tête assez exceptionnelle», selon l'expression si juste d'Hamelin, se distingue. Par ses questions et ses remarques, Vallières transforme son procès et celui de ses compagnons en procès du juridisme britannique et du clientélisme qui accompagne cette attitude. Il pousse le juge Ouimet à admettre que, s'il fallait exclure un juge parce que celui-ci est «nommé par un parti», on n'en trouverait plus «un seul».

Il rappelle au magistrat que le procureur général qui accuse les Cinq de conspiration séditieuse est un politicien libéral. Le juge Ouimet lui répond: «C'est la reine qui porte des accusations.» Argument d'autorité sans réplique!

Quant au premier ministre du Canada, le jésuitique Pierre Elliott Trudeau, qui estimait que c'est parfois «un devoir pour les citoyens d'obéir à leur conscience plutôt qu'à l'au-torité», il n'en avait pas moins fait de la reine le symbole intouchable de la répression de l'indépendantisme.

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Collaborateur du Devoir

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LE PROCÈS DES CINQ
Chartrand, Vallières, Gagnon, Lemieux, Larue-Langlois
Lux
Montréal, 2010, 144 pages