Littérature québécoise - Catherine Mavrikakis, ou l'urgence de penser

Catherine Mavrikakis défend ses idées avec force et conviction dans son plus récent ouvrage, L’Éternité en accéléré.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Catherine Mavrikakis défend ses idées avec force et conviction dans son plus récent ouvrage, L’Éternité en accéléré.

Après le succès retentissant du Ciel de Bay City (2008), lauréat de nombreux prix au Québec et accueilli très chaleureusement par la critique française, Catherine Mavrikakis nous revient avec L'Éternité en accéléré, un recueil de 52 textes revus et corrigés, tirés de son blogue. Ses fidèles lecteurs retrouveront dans cet «e-carnet», ou carnet d'écriture en ligne, le bouillonnement émotionnel de ses romans. Deux vases forcément communicants? L'«e-carnet» ressemble peut-être plus, par son caractère diffus, aléatoire, à la vie même.

Chroniquant avec humour, lucidité et distanciation ironique, la romancière laisse échapper ses chagrins d'enfance et sa terreur devant les ravages de la vieillesse, son amour des mots, de la littérature et de la lecture. Elle partage avec nous sa lecture de l'actualité (la victoire d'Obama, la tourmente du Moyen-Orient, la dépression capitaliste, la farce sordide qu'est la répétition de l'Histoire), ses colères et ses coups de gueule contre tous ceux «qui abattent à bout portant nos rêves les plus chers». Tout se passe comme si la plénitude de son regard nous était livrée avec urgence, les instants de noirceur pendant les battements de paupières comme les tentatives d'éclaircies.

Tout commence avec les jeux subtils avec l'identité, la mise en scène de soi par soi. L'enfance à Bay City (Michigan), puis en banlieue montréalaise durant les années soixante. La petite-fille d'immigrants, rebelle et insoumise, grandit entre une mère dépressive, nostalgique de la France, et un père (pied-noir) qui menace tous les jours de se suicider (suicides théâtraux). De nature mélancolique, la petite Catherine rêve de partir loin, et même dans le camion des éboueurs... Il y a en elle quelque chose qui aspire à la hauteur, au ciel, à l'air pur. Difficile de ne pas voir dans ce désir d'évasion une recherche de transcendance que la littérature lui procurera plus tard.

Premier fragment: la littérature. Peut-elle domestiquer la douleur de vivre? «La littérature est devenue un lieu où il est possible de parler de ma douleur et de pouvoir aussi en faire quelque chose. Je ne parle pas ici des livres que j'écris et qui m'apportent peu de réconfort. Je parle des grands livres que je lis qui présentent la douleur et la joie du monde, ces livres dans lesquels je suis là et pourtant absente, qui me renvoient à moi tout en m'allégeant de ma subjectivité». L'auteure n'en finit pas de se promener dans les mots des autres: Elfriede Jelinek, Adorno, Thomas Bernhard, Céline, Proust, Barthes, Blanchot, Kafka, Gauvreau, Agota Kristof, Melville, Fitzgerald. Un va-et-vient fluide, presque naturel entre elle et les écrivains.

Deuxième fragment: la nausée. Des propos idiots, xénophobes envers les immigrants détruisent sa journée. Elle réagit devant l'incompréhension qui semble être le seul territoire habitable: «Il faut arrêter de croire que les autres cultures méprisent le Québec et ne rêvent que de s'y planquer en petites communautés sans aucun contact avec les autres [...]. Il est temps d'arrêter de se cons-truire en victimes d'un complot malsain des "étrangers". Il est temps d'engager le dialogue pour un mieux-vivre ensemble. Aucun changement possible sans prise de risque», tonne-t-elle.

Troisième fragment. En cadrant son propos sur les quel-ques apocalypses du XXe siècle, l'auteure nous incite à rester vigilants et à ne jamais oublier que rien ne peut nous mettre à l'abri de l'horreur contemporaine. «L'Histoire de cette planète appartient à tous les êtres, à tous les peuples et nous sommes tous concernés par les choses ignobles qui se passent ailleurs.»

Quatrième fragment: fondu au noir. Guetteuse mélancolique de son époque, Catherine Mavrikakis est interpellée par la tourmente du Moyen-Orient. Une lecture vient enrichir sa réflexion. Vaincre Hitler. Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, d'Avraham Burg (Fayard, 2008). Dans ce livre de souvenirs où l'émotion côtoie l'inquiétude, Burg déplore le fait que la Shoah soit aujourd'hui le principal fixateur d'identité d'Israël, son pays. Il ne s'agit pas de la remplacer, mais de la repositionner pour qu'elle ne soit plus omniprésente. Il propose qu'elle gagne sa place dans la mémoire collective, mais qu'elle ne soit plus une réalité politique agissante. L'auteure rêve avec lui d'un retour à la sérénité et aux valeurs universalistes et humanistes du judaïsme.

Si son besoin de consolation reste impossible à rassasier, pour paraphraser le titre du court essai de Stig Dagerman (Actes Sud, 1993), Catherine Mavrikakis écrit que la vie, aux moments les plus inattendus, lui offre de petites épiphanies: «La grâce existe.»

À la fin de l'«e-carnet», sur un ton presque prophétique, elle écrit: «Il importe peu de nous pencher sur ce que nous n'accomplissons pas de nous-mêmes [...], nous achevons plutôt ce que des êtres, avant nous, n'ont pu accomplir. Nous écrivons nos vies, nos récits sur et dans les blancs de l'histoire qui nous est léguée. Nous faisons exister ce qui n'a pu voir le jour pour quelqu'un que nous aimions ou que nous connaissions.» Une existence accomplie, engagée, créatrice, libératrice, en sorte, que la sienne.

Façonné par l'urgence de penser, L'Éternité en accéléré est le carnet d'écriture d'une intellectuelle à l'esprit libre, en avant des courants dominants, qui ne se soumet à «aucune parole commune que l'on tient pour naturelle, normale». En quête de vérité, Catherine Mavrikakis défend ses idées avec force, conviction et réflexions en contre-plongée sur son époque, dans un langage éloquent, un phrasé vif et une élégance dans l'écriture qui rime avec exigence.

***

Collaboratrice du Devoir
2 commentaires
  • clovis simard - Inscrit 2 octobre 2010 16 h 50

    PENSER

    IL y a longtemps que je pense !
    Je suis d'accord avec Mme Mavrikakis ! Pour cela vérifier mon Blog
    (fermaton.over-blog.com)

    C.Q.F.D

  • Roland Berger - Inscrit 3 octobre 2010 14 h 20

    Corriger Descartes

    Descartes a écrit : « Je pense, donc je suis. » Catherine Mavrikakis nous dit : « Je pense, donc ils sont. »
    Bravo !
    Roland Berger