Festival international de la poésie de Trois-Rivières - Vers le Sud de Suzanne Dracius

Suzanne Dracius, poète, dramaturge et romancière martiniquaise <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Suzanne Dracius, poète, dramaturge et romancière martiniquaise

À Trois-Rivières, le Festival international de la poésie accueille pour 10 jours toute une délégation de poètes québécois, mais fait aussi, comme toujours, une grande place aux poètes étrangers. Une forte voix féminine de la Martinique, Suzanne Dracius, sera du lot. Elle nous donne des nouvelles des horizons du Sud.

Elle n'était pas difficile à repérer dans le café où Le Devoir l'a rencontrée cette semaine. Son manteau de fourrure l'a trahie, révélant sa profonde aversion pour le froid. Tout comme ses bijoux, aussi étincelants que le soleil. Elle est cohérente jusque dans le choix de sa tisane: «fruit de la passion». Suzanne Dracius a la Martinique dans le corps.

Poète, dramaturge et romancière, elle n'a jamais quitté son île pour longtemps. C'est là qu'elle est née, aux Terres-Sainville, c'est là qu'elle a enseigné, c'est là qu'elle écrit et c'est là qu'elle confie ses manuscrits pour publication. «J'en ai aussi publié chez des maisons d'édition parisiennes, sinon on vit une longue extinction», raconte l'écrivaine révélée en 1989 par son roman L'autre qui danse. Pas facile, la vie d'écrivain francophone dans la Caraïbe. Quelques maisons d'édition survivent en Martinique, plusieurs s'éteignent.

Ce département d'outre-mer français a pourtant vu naître de grands noms de la littérature. Le défunt Aimé Césaire, l'un des pères de la négritude, Édouard Glissant, fondateur du concept d'antillanité, Patrick Chamoiseau, théoricien de la créolité, et le romancier Raphaël Confiant ont tous connu les falaises et les mangroves de la Martinique.

Ces derniers ont utilisé la littérature pour revendiquer une identité — celle des Noirs, celle des Antillais, puis celle des locuteurs du créole. Ce thème de l'identité demeure toujours au centre de la littérature martiniquaise, selon Suzanne Dracius, qui écrivait d'ailleurs en 2003 le joli poème Aux horizons du Sud, paru dans son recueil Exquise déréliction métisse, qui lui servira de matière première lors des lectures publiques, à Trois-Rivières, ces dix prochains jours: «Blanche Neige, basanés, métèques/ Des mots qui nous font des bosses / Des mots qui nous donneront force / D'être bien debout dans nos peaux».

La question identitaire martiniquaise est des plus complexes; elle se tient entre la «fragilité» et la «fébrilité». «Elle puise sa source dans toute notre histoire: la traite, l'esclavage et ensuite le métissage», rappelle l'écrivaine. À ce dernier chapitre, Mme Dracius est l'exemple parfait. «Je suis 100 % Martiniquaise», clame celle qui possède du sang de toutes les nationalités qui sont passées par son île: des autochtones aux Africains et aux mulâtres, des Békés (les Blancs martiniquais) aux Indiens (nommés «Coulis»), venus sur l'île pour travailler dans les champs lorsque l'esclavage a été aboli, en passant par les Chinois, installés pour le petit commerce. «On est des Français à part entière, mais entièrement à part de la France, dit la poète. Si on habite là-bas, par exemple, ce n'est pas facile de trouver du travail, même si on est Français.» «Plus tu es de couleur / Moins tu es visible. / À chaque contrôle on te tutoie / Te traite comme un chien, te rudoie», écrit-elle dans le poème Anamnésie propitiatoire.

Par ailleurs, deux référendums sur des questions ouvrant la porte à une plus grande autonomie du département, tenus en janvier, ont eu des résultats opposés. L'auteure se sent à cet égard plus proche des Québécois que des Français de l'Hexagone: «On se comprend!»

Le rapport à la langue


Par son engagement et ses thèmes encore très liés au territoire — on peut penser au Guadeloupéen Max Rippon qui se fait une mission de conserver la mémoire de l'île Marie-Galante —, la poésie de la Guyane française, de la Guadeloupe et de la Martinique lui semble un bon apport à la littérature française. «Sans nous, elle serait exsangue! Elle n'a rien d'universel de nos jours; elle fait souvent dans le nombrilisme!» Les auteurs antillais francophones ont toutefois du mal à se faire connaître, d'abord parce que le lectorat est restreint en ces lieux. La Martinique, par exemple, compte moins de 400 000 habitants, et la poésie n'en rejoint qu'une petite partie. «Ce serait mentir que de dire que la poésie est près du quotidien des Martiniquais.» Et les éditeurs français ne sont pas toujours ouverts aux créations du Sud. «Ils ont souvent une attitude paternaliste envers nous.»

Suzanne Dracius est aussi la dramaturge derrière Lumina Sophie dite Surprise, pièce de théâtre présentée la première fois en 2000, qui montre l'apport des femmes dans l'insurrection des campagnes du sud de la Martinique en 1870. C'est cette oeuvre que le grand Aimé Césaire qualifiait de «plus vraie que toutes les histoires», un texte qui a «fait comprendre l'histoire» de la Martinique, disait-il.

Suzanne Dracius écrit beaucoup pour les femmes, s'en fait un devoir, et cela transparaît dans ses écrits, et certainement dans ce qu'elle présentera à Trois-Rivières. «Il n'y a qu'une seule association féministe en Martinique. Pourtant, on a l'impression que les hommes et les femmes ne vivent pas à la même époque. Les femmes, quand elles en ont assez, divorcent.» Les hommes, quant à eux, demeurent encore attachés à l'époque où ça ne se faisait pas... «jusqu'à la Première Guerre mondiale!