Louis Hamelin et les étoiles d'Octobre

Louis Hamelin<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Louis Hamelin

«Peut-être que les explications que nous cherchons ne sont jamais que des approximations, des esquisses chargées de sens, comme les constellations: nous dessinons des chiens et des chaudrons là où règne la glace éternelle des soleils éteints.» Pourquoi chercher dans La Constellation du Lynx cette très belle phrase-clé dont je lui parle? L'auteur du roman, Louis Hamelin, me la cite presque par cœur au vieux Famous Delicatessen.

À l'angle de la rue Saint-Denis et de l'avenue du Mont-Royal, ce restaurant (devenu simplement le Fameux après l'adoption de la loi 101 en 1977) symbolise bien l'Amérique du Nord populaire si chère à l'écrivain. Nous y sommes attablés, comme l'était, un matin d'octobre 1970, dans l'immense fresque au rythme soutenu, un membre de la cellule terroriste qui venait d'enlever Paul Lavoie, ministre québécois du Travail.

Mais pourquoi avoir appelé ainsi Pierre Laporte, changé le nom de Robert Bourassa, premier ministre du Québec à l'époque, en celui d'Albert Vézina et fait de même avec de nombreux autres personnages réels, en particulier les militants du Front de libération du Québec? «Mon livre n'est pas un essai. Je me suis servi de l'art romanesque pour creuser la réalité historique», m'explique Hamelin.

Après coup, je comprends que la Crise d'octobre 70, dont nous nous souvenons cet automne, 40 ans plus tard, a tellement traumatisé notre conscience collective que seule la lunette de la fiction peut nous en faire découvrir la vérité cachée, l'essence qu'obscurciraient toute exactitude anecdotique, tout sensationnalisme lié à des noms véritables. La phrase révélatrice sur les constellations, que j'évoquais devant Hamelin, j'en saisis mieux maintenant la portée.

Ces mots, le personnage de Chevalier Branlequeue, poète, éditeur et professeur de littérature, les prononce sur son lit de mort, quelques décennies après Octobre 70, devant celui qui continuera son enquête sur les aspects inexpliqués de la crise: l'écrivain Samuel Nihilo «La lumière des faits nous parvient de très loin, comme celle des étoiles mortes», dit-il aussi à son cadet.

Hamelin me surprend beaucoup lorsque, en plus de me rappeler qu'il est avant tout un romancier, il ose se définir comme «un pamphlétaire». Il me précise: «Par la fiction, mon livre critique l'interprétation d'Octobre 70 comme des événements héroïques et souligne la naïveté politique sidérante dont elle témoigne. Je me suis employé à détruire le mythe de l'impréparation de la police et de l'armée, de l'improvisation du pouvoir politique dans la manière de dénouer la crise.»

Je réagis en lui signalant qu'il prolonge sur le mode romanesque l'analyse qu'ont faite Jacques Ferron (en 1972 et en 1973), puis Pierre Vallières (entre 1975 et 1977). Il acquiesce. J'aurais pu ajouter que, dès le 28 novembre 1971 dans Le Devoir, Ferron avait résumé la Crise d'octobre en une seule phrase sur Pierre Elliott Trudeau: «Il a abusé la population en se refusant, par lubie ou par passion, de sauver Pierre Laporte.»

Mais, au cours du récit, si Nihilo finit par découvrir que les felquistes ont été, dans une certaine mesure, manipulés par les forces mêmes du colonialisme et du capitalisme qu'ils se targuaient de combattre, le romancier ne doute pas de leur sincérité. Lancelot, qui a pris part à l'enlèvement du diplomate britannique John Travers, a beau être devenu par la suite un animateur d'une réactionnaire «radio-poubelle», il reste convaincant lorsqu'il parle de son passé.

Hamelin lui met sur les lèvres une parole touchante qui sonne juste: «Ben moi, j'ai pas honte d'appartenir à une génération qui a voulu changer le monde et qui a bien failli y arriver...» C'est avec une tendre ironie plutôt qu'avec indignation que le romancier dépeint certains ex-révolutionnaires «recyclés en parfaits représentants de la gauche citoyenne, prêts à réclamer leur part des bulles spéculatives des années Reagan, des gimmicks de Québec Inc. et des subsides gouvernementaux du socialisme à la canadienne...»

Les lueurs

Y aurait-il un parallèle à établir entre son livre et les films de Denys Arcand qui réévaluent de façon caustique les espoirs et les engouements de la jeunesse québécoise des années 60 et 70? Avec raison, Hamelin ne le pense nullement. D'autre part, l'écrivain né en 1959 n'a pas de difficulté à me convaincre qu'il se sent étranger au discours, déjà bien vieilli, que la génération X formulait contre les baby-boomers.

«En écrivant ce livre, je me suis crucifié à l'histoire du Québec», me confie-t-il. On s'en rend compte à la lecture du récit, notamment lorsque Branlequeue déclare au felquiste Richard Godefroid: «Travailler à libérer un pays, c'est comme pisser dans le feu, debout contre le vent. Le mieux qu'on puisse faire, c'est de ne pas éteindre la flamme...» Dans le drame national, la nécessité n'a d'égale que la fragilité.

Dès le deuxième chapitre, l'une et l'autre se trouvent chez un trappeur qui vient de capturer un lynx, ce totem des énigmes. Les mains du chasseur «s'égarent un instant dans les longs poils soyeux, en un geste d'une tendresse inouïe».

Jamais dans la littérature québécoise les rapports entre les humains (ces «animaux culturés», me signale Hamelin) n'auront si bien exprimé l'ambiance révolutionnaire mondiale de 1970, de Percé à la Californie de la contre-culture, du Paris soixante-huitard aux camps des fedayins palestiniens. Mais, près de Montréal, rive sud, dans une maison, à côté de celle où se trouve le ministre Lavoie, otage du FLQ, des agents veillent en secret, depuis longtemps, au triomphe de l'ordre établi.

Soudain, la sirène d'une voiture de police retentit au loin. C'est le cri de l'ordre et de l'immobilisme. Lavoie s'excite, se débat. Une bousculade s'ensuit. Entre les mains des trappeurs, le lynx perd le souffle. Vers l'infini fuient les étoiles dont Louis Hamelin aura réussi à capturer des lueurs irremplaçables.
1 commentaire
  • Samuel Tremblay - Inscrit 5 octobre 2010 14 h 30

    Merci.

    "Seul l'artifice d'un récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité du témoignage"

    J. Semprun