Littérature québécoise - Présence de l'absence

«Ce qu'on peut exiger de mieux d'un livre, constate Georges Perros dans ses inépuisables Papiers collés, c'est qu'il nous demande de le relire.» Jusqu'au bout. Même jusqu'à mourir. Simplement parce qu'on ne l'aura jamais vraiment lu. Notamment parce qu'«il y a dans le langage quelque chose d'intraduisible», ajoutait ce vieux singe rompu à l'art de la fulguration et de l'ironie.

De le relire au plus vite, c'est ce qu'exigera sans doute de vous le second titre de David Leblanc, Mon nom est Personne, qui nous arrive trois ans après La Descente du singe (Le Quartanier, 2007). Une autre machine à produire d'innombrables petites fictions, 99 fragments (et plus encore) de réalité cryptée, qui sont la garantie d'une expérience de lecture prolongée et difficilement traduisible.

Lecteurs exigeants, figures blasées, amateurs d'Echenoz et de Mallarmé, étourdis aventureux ou snobs littéraires, apprenez à reconnaître ce nom: David Leblanc. L'écrivain, né à Arthabaska en 1980, nous of-fre un long soliloque effroyablement maîtrisé.

Des trous noirs à la Kill Bill

L'absence, l'amnésie, le défaut, voilà sans doute ce qui constitue le motif central de Mon nom est Personne — le titre nous montre déjà dans quelle direction souffle le vent.

À travers des réflexions (faussement) savantes et des histoires qui touchent tant à la guerre, à l'amour, au conflit israélo-palestinien, aux trous noirs ou à Kill Bill, David Leblanc nous donne à lire ses talents de cruciverbiste déjanté.

Ainsi défilent une critique oblique de la vie moderne, des considérations philosophiques sur Chibougamau, la description sensible et ralentie d'un plan de Shoah, le documentaire de Claude Lanzmann, un texte rempli de mots ne commençant que par la lettre «p», des chroniques expéditives d'amours interrompues, une confession existentielle sur fond de slogans tirés du catalogue Ikea.

Mon nom est Personne, c'est aussi un «précis de brièveté» intitulé Pourquoi j'ai pas fait romancier, éloge de «la netteté éphémère et ciselée», ou un constat à l'amiable sur l'incommunicabilité en amour et dans le couple («Chercher dans les parties intimes une explication de l'amour reviendrait à démonter une horloge pour apprendre ce qu'est le temps»).

Mais encore: une récurrente (et hilarante) série de fragments consacrés à l'oubli. Sans compter tout un tas d'absences radicales. Car on se suicide beaucoup dans Mon nom est Personne, et on y meurt aussi de toutes de sortes de façons parfaitement involontaires (défenestration, écartèlement, asphyxiolophilie).

L'épuisement des possibles


David Leblanc pratique à fond l'épuisement des possibles; cultiver en une parfaite symbiose la multitude et l'absence, voilà déjà tout un paradoxe. «Mon nom est légion» pourrait aussi afficher le narrateur aux cent visages, qui semble chercher un antidote à son inévitable finitude: «Oh, tout ce que je donnerais pour souffrir éternellement au lieu de disparaître sans que le monde disparaisse aussi.»

Ces textes à l'assemblage subtil, fruits d'une érudition ludique où l'essai contamine toujours un peu la poésie, sont trempés dans l'humour très fin et permanent de David Leblanc. Sans doute est-ce là d'ailleurs que ce pataphysicien, goûteur de paradoxes (et borgésien patenté et nabokovien sur les bords) rejoint le plus Echenoz.

Mon nom est Personne est un livre déroutant. Et fascinant.

«Il n'y a rien à comprendre, c'est là toute la beauté de l'affaire.»

Et rien ne nous empêchera non plus de reprendre notre lecture depuis le début.

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Collaborateur du Devoir