Littérature québécoise - Les beaux dimanches de Tassia Trifiatis

Judas, son premier roman, audacieux et par moments poétique, palpitait de violence sourde et de désir impossible. Mère-grand, le deuxième roman de Tassia Trifiatis, apparaît avant tout comme une exploration sinueuse de la mémoire familiale où le pessimisme lyrique de la jeune auteure trouve à s'exprimer.

Joseffa Arez, la narratrice désorientée, connaît depuis longtemps la langue des vieux. Son âme est «ridée», nous explique-t-elle. Si elle a passé beaucoup de temps avec sa grand-mère durant son enfance, une longue parenthèse silencieuse s'est installée à l'adolescence, au cours de laquelle elles sont devenues étrangères l'une à l'autre. Elle l'exprime elle-même: «Après l'enfance, ma grand-mère et moi avions perdu le fil menant au coeur de l'autre.»

Des années plus tard, à l'âge adulte, c'est un impitoyable diagnostic de démence, une lente et sûre «dégringolade», qui viendra rapprocher à nouveau la jeune femme de sa grand-mère. C'est le prétexte qui lui permet de nous raconter des épisodes de son enfance, exercice nécessaire, croit-elle, «pour récupérer la mémoire de ma grand-mère».

Au fil de conversations insensées avec la vieille femme à laquelle il est rendu hommage (Joseffa lui rend visite tous les dimanches) et du récit de ses visites périodiques, se dessine une singulière relation amour-haine — typiquement familiale, quasi organique. Une relation où culpabilité et trahison, on le sent, tiennent des rôles importants même s'ils sont secondaires. «J'étais déchirée entre mon désir qu'elle meure et mon désir d'atteindre avec elle le fond de sa démence.»

Tassia Trifiatis y déroule les chapitres selon une chronologie qui paraît (souhaitons-le) volontairement floue. Ainsi, au rythme des visites de la jeune femme au centre d'accueil ou à l'hôpital, s'expriment les souvenirs d'une année passée en Grèce à l'âge de dix ans, ceux d'un voyage en Israël fait plus récemment, ainsi que de multiples moments de petit bonheur ou d'inconfort vécus en compagnie de sa grand-mère.

Dissimulées sous cet emballage un peu fourre-tout, folie, religion et maladie forment une trinité bien soudée à l'intérieur du roman. Mais, par-dessus tout, Joseffa devient la spectatrice privilégiée de la déchéance de sa grand-mère, qui agit comme miroir de sa propre finitude et de ses propres incohérences. Tout comme celui de sa solitude.

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Collaborateur du Devoir