Photographie - Le monde selon Michou

Photographe amateur, Michèle Dionne est une professionnelle des campagnes de financement, notamment pour la Croix-Rouge. Elle publie son premier livre de photographies cette semaine, préfacé par le prince Albert de Monaco.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Photographe amateur, Michèle Dionne est une professionnelle des campagnes de financement, notamment pour la Croix-Rouge. Elle publie son premier livre de photographies cette semaine, préfacé par le prince Albert de Monaco.

Elle fait tout de suite penser à une avocate d'un cabinet du Vieux-Montréal, cette élégante dame blonde au tailleur chic installée dans l'atrium du dernier étage d'un grand hôtel de la rue Saint-Jacques. Voix douce, pleine de civilités, on perçoit d'emblée son habitude du monde et de ses bons usages.

Ancienne éducatrice auprès d'enfants en difficulté, devenue femme d'un premier ministre, Michèle Dionne collectionne les présidences d'honneur de différents événements caritatifs, dont des soirées-bénéfices de la Croix-Rouge. Présente sur toutes les scènes depuis des années, elle est néanmoins en situation d'isolement par rapport aux projecteurs qu'attire à lui Jean Charest au quotidien. Et la voilà qui tente de défendre ses photos au moment où son mari se présente devant la commission d'enquête sur la nomination des juges au Québec...

Au cours des quatre dernières années, «dans l'intention de favoriser le financement de la Croix-Rouge», explique-t-elle en entrevue, Michèle Dionne a réalisé des photographies de différents chantiers de l'organisme qu'elle a visités à travers le monde, à l'occasion de «missions», terme un peu gonflé qui renvoie presque à un univers d'engagement religieux. Missions, titre aussi de son livre, «a été tiré à 10 000 exemplaires. J'espère qu'on en vendra beaucoup, puisque les profits sont versés à l'organisme.» Peu ou prou de photographes de ce niveau peuvent espérer voir leurs clichés être autant diffusés.

Pour constituer le corpus de photos de ce livre, Michèle Dionne a profité de visites officielles de son mari en Inde, mais aussi d'autres brefs séjours à l'étranger entrepris par elle seule. Au total, son livre évoque six pays. Lors de ses séjours, Michèle Dionne rencontre des hommes politiques locaux — elle en décline les noms comme des perles qu'on enfile — constate les progrès des équipes de la Croix-Rouge et conserve au final quelque temps libre pour se consacrer à la photographie. Son matériel: un petit appareil de poche ainsi qu'un appareil photo numérique de type reflex, déjà un peu daté, utilisé avec deux lentilles aux montures de plastique.

«Je ne suis pas une photographe professionnelle, mais je crois que j'ai un bon oeil. Et je suis heureuse de montrer par mes photos des choses extraordinaires.»

Influences

«Mon père aimait la photo. Il nous filmait aussi beaucoup.» D'autres influences que celle du paternel pour soutenir sa pratique de la photographie documentaire? Dorothea Lange, Gerda Taro ou autre Leni Riefenstahl? Pas vraiment. «Nous avons plusieurs grands photographes au Québec», se contente-t-elle de dire, tout en avouant surtout une passion pour la peinture et la sculpture, en tant que collectionneuse.

«J'ai acheté ma première oeuvre à 16 ans en France, à Saint-Paul-de-Vence: une lithographie de Riopelle! On croyait alors que ce serait moins cher à acheter en France qu'au Québec. Mon père m'avait avancé l'argent. Puis, durant mes vacances d'été, alors que j'étais étudiante, j'ai travaillé dans une galerie d'art à Sherbrooke. Je dépensais tout l'argent que je gagnais à acheter des oeuvres. Je regrette même aujourd'hui de n'en pas avoir acheté davantage.»

Dans la fenêtre qu'elle ouvre sur le réel avec ses photographies, Micheline Dionne ne se permet pas de montrer les scènes troublantes dont elle évoque pourtant la réalité au fil de la conversation, ou même dans quelques-unes des présentations qu'elle signe dans les différentes parties de son livre. «Je demande la permission avant de prendre une photo. Si les gens ne sont pas d'accord, je laisse tomber. J'aime beaucoup les portraits, les regards... Je veux témoigner de l'espoir. De l'optimisme. Je suis optimiste par rapport à la vie et je ne tiens pas à montrer le côté sombre. Je ne veux pas faire de photographies de moments tristes. Je suis une optimiste! Il faut montrer l'histoire de ces gens, mais on en a vu beaucoup, des images de la misère. Il y en a aussi chez nous, de la misère.» Pourquoi alors ne pas montrer aussi le cas du Québec? «Je voulais me concentrer à montrer ce que nous faisons à l'international, par le biais de la Croix-Rouge.»

Si elle opère à l'évidence des choix bien précis quant à ce qu'elle souhaite montrer ou non, Michèle Dionne n'en soutient pas moins que c'est bien le réel qu'elle donne à voir. «Mon regard est authentique. D'ail-leurs, mes photos ne sont pas du tout retouchées avec Photoshop. C'est tel que je l'ai vu. Parfois, je me demande comment j'ai fait ça! On me demanderait de la refaire que je ne saurais pas comment. Ça prend du cran pour faire un livre de photos lorsqu'on n'est pas une photographe professionnelle!»

Contradiction ?


Missions est coiffé d'une préface venue tout droit du palais de Monaco, signée par nul autre que «son Altesse sérénissime, le prince Albert II de Monaco», l'ancien marquis des Baux. «C'est moi qui lui ai écrit pour lui demander une préface», explique Michèle Dionne, enthousiaste.

Depuis son rocher monégasque, paradis fiscal où on trouve la plus haute concentration de millionnaires au monde, le prince régnant affirme que le livre de Micheline Dionne offre la possibilité de prendre contact avec le réel d'un monde accablé. «Ces visages, malheureusement, écrit le prince, demeurent des idées abstraites pour tous ceux qui n'ont pas été sur le terrain. Ceux qui ne savent que les grandes épopées de l'action humanitaire mais n'en ont jamais côtoyé la réalité brute.» Les magazines sur papier glacé qui parlent régulièrement des sorties humanitaires du prince semblent en effet avoir du mal à parler d'autre chose que du strass d'une vie proprement royale.

N'est-ce pas un peu contradictoire de demander au prince d'un paradis du jeu et du fric de préfacer un livre sur l'importance de l'engagement humanitaire auprès des plus démunis? «Mais pas du tout! Bien au contraire. Il faut regarder du côté de ceux qui donnent et qui s'engagent. C'est ça, la philanthropie. On a besoin d'argent. C'est l'engagement du prince qui me concerne. C'est un engagement qui fait la différence.»

D'autres projets pour Michèle Dionne? «Je pense repartir bientôt pour Haïti. Je veux voir comment les choses ont évolué là-bas.»