Poésie - Le monde qui se perpétue

Dédié à l'estimable et regrettée Monique Bosco, le dernier recueil de Nadine Ltaif s'insère dans la tranquillité de l'absente, dédicataire qui ne lira pas ces textes, mais qui soutient le cœur des mots: «continue, continue, n'arrête pas, surtout pas, écris comme jamais tu n'as écrit, à pleine bouche. L'amour, comme l'écriture, comme la vie, tous les jours, côtoie la mort.»

«Entre vestige et disparition», voici le monde qui se perpétue, qui se maintient à contre-courant, pour la survivance de l'espoir et de l'émerveillement, même si la poète avoue: «Je suis / une douleur sans nom»! Journal de voyage, le recueil se recueille. Devant Goya ou Guernica: la guerre, la férocité. Voilà, c'est cela: «Le présent sera une suite / de petites violences / et de grandes douleurs / Les moments de paix / trouvés dans le jardin / de jasmins / de cyprès / de bougainvilliers / Ces moments de fusions / où l'art réussit / à vaincre les haines / raciales / où les grands de Tolède / et ceux d'Arabie / Quand juifs et musulmans / et chrétiens / brodent leurs efforts / Ils trouvent un chant / une pierre / un nouveau conte / à ciseler avec / amour.»

La poète émigre, franchit l'histoire comme l'Atlantique, cherche sa route et son lieu de terre et d'ancrage: «Voici les voyages / que nous offre l'écriture / des voyages immobiles / des traversées de cahiers / de bord et d'apparence.»

Poésie de la simplicité, du regard posé sur Montréal ou sur l'Inde, qui accueille les images porteuses d'une réflexion profonde sur le sens de la vie, du regret et de la détermination irrépressible qu'il faut pour se perpétuer.

La passion du présent

Sous une belle image de Marie Levasseur, sans doute trop inspirée par les inoubliables nageurs de Betty Goodwin, La déposition des chemins, de Nicholas Dawson, conjugue son chant d'amour pour Leo, dans les lointains du Sud, et un désir de réconcilier les tensions antinomiques imposées par l'exil. Et cet exil s'appelle aussi l'hiver et la neige (dont l'abus des termes entache la pertinence de plusieurs textes du livre!).

Le poète cherche appui dans le blanc létal, alors que «son corps est un désastre. [alors que] les chutes et les chants ne creusent / aucune crevasse». Car «partout la terre accueille les morts. / Partout le ciel les conserve». Tout comme Nadine Ltaif, il lui faut trouver le chemin d'une réconciliation qui fera fondre la gaine insensible qui risque de contraindre la tension vitale. Il est impératif de trouver «des noms / prêts à fondre en simples mots / devenus pierres et tombeaux». L'urgence est d'autant plus grande que l'espoir de s'accomplir dans l'espace urbain se fragilise avec la récurrence des images maritimes.

Le recueil aurait mérité d'être expurgé de ses redites et de quelques facilités métaphoriques. Mais on sent tout de même sourdre un besoin profond de reconquérir la langue, ici française et espagnole, afin de pétrir substantiellement une émotion à fleur de peau.

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Collaborateur du Devoir

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